François Rabelais
Biographie
De la campagne tourangelle à la vie monastique
Son enfance se déroule probablement de manière similaire aux bourgeois aisés de son temps, bénéficiant de l'enseignement médiéval : le trivium (grammaire, rhétorique, dialectique) et le quadrivium (arithmétique, géométrie, musique, astronomie)
Selon un témoignage rédigé au xviie siècle par Bruneau de Tartifume, Rabelais commence sa vie de cordelier au couvent de la Baumette avant de rejoindre celui du Puy Saint-Martin à Fontenay-le-Comte
Il se lie alors avec Pierre Lamy, franciscain comme lui, et correspond avec Guillaume Budé
En 1523, ils voient tous deux leurs livres de grec confisqués, la connaissance de cette langue étant alors jugée dangereuse par la Sorbonne car supposée inciter à la libre interprétation du Nouveau Testament
En obtenant un indult du pape Clément VII, ils réussissent à obtenir la permission d'intégrer l'ordre des bénédictins, moins fermé à la culture profane
À l'abbaye Saint-Pierre-de-Maillezais, il rencontre l'évêque Geoffroy d'Estissac, prélat lettré nommé par François Ier
Ce dernier prend Rabelais comme secrétaire et le place sous sa protection
Quittant son habit de moine sans en demander officiellement l'autorisation, ce qui constitue alors un crime d'apostasie, Rabelais entreprend probablement un séjour à Paris entre 1528 et 1530, en commençant des études de médecine
Il entretient également une liaison amoureuse avec une veuve et devient père de deux enfants, légitimés en 1540
Vocation de médecin et premières œuvres littéraires
Rabelais consacre l'essentiel de sa carrière à la médecine, y développant son érudition sans apporter d'innovations majeures
Le 17 septembre 1530, Rabelais s'inscrit à la Faculté de médecine de Montpellier, où il est reçu bachelier six semaines après
Le baccalauréat, correspondant alors au premier grade universitaire, suppose généralement plusieurs années de formation
Son obtention rapide s'explique par des connaissances livresques ou par d'hypothétiques études parisiennes antérieures
L'université jouit alors d'une excellente réputation parce qu'on y valorise l'expérience et, plus globalement, s'y joue le renouvellement de la discipline
Au printemps 1531, il consacre un enseignement aux commentaires des textes grecs des Aphorismes d'Hippocrate et de l'Ars parva de Galien
L'originalité de Rabelais ne tient pas dans le choix de ces auteurs, qui font autorité, mais dans la préférence qu'il accorde aux manuscrits grecs plutôt qu'à la vulgate latine découlant de traductions arabes
Il s'intéresse également à la botanique médicale, qu'il étudie avec Guillaume Pellicier, ou encore à l'anatomie, assistant au moins à une dissection organisée par Rondelet le 18 octobre 1530
Au printemps 1532, Rabelais s'installe à Lyon (qu'il surnomme « Myrelingues la brumeuse »), grand centre culturel où fleurit le commerce de la librairie
Le 1er novembre, il est nommé médecin de l'Hôtel-Dieu de Notre-Dame de la Pitié du Pont-du-Rhône, où il exerce par intermittence
D'après le témoignage de ses amis, il acquiert une solide notoriété dans son domaine, comme l'atteste l'ode élogieuse de Macrin
Il figurera d'ailleurs en 1556 dans un répertoire de médecins illustres publié à Francfort-sur-l'Oder
Ces années lyonnaises s'avèrent fécondes sur le plan littéraire
Il publie chez l'imprimeur Sébastien Gryphe un choix des œuvres médicales précédemment annotées à Montpellier, édite les Lettres médicinales de Manardi et le Testament de Cuspidius
Cet opuscule juridique, comportant le testament d'un Romain et un contrat de vente de l'Antiquité, s'avère être une supercherie de deux humanistes italiens, découverte à la fin du xvie siècle
En 1532, Pantagruel sort des presses de Claude Nourry, sous le pseudonyme d'Alcofribas Nasier, parodiant l'ouvrage anonyme Grandes et inestimables chroniques du grant et enorme geant Gargantua, un recueil de récits populaires, de verve burlesque, s'inspirant de la geste arthurienne, publié à Lyon
Peut-être que Rabelais n'est pas étranger à l'écriture ou à l'édition de cet ouvrage encore énigmatique mais d'une qualité littéraire médiocre
Le succès immédiat de son premier roman l'incite sans doute à écrire, au début de 1533, la Pantagrueline Prognostication, almanach moqueur à l'égard des superstitions
Le pseudonyme, dont le prénom est repris dans Gargantua, laisse supposer un désir de ne pas confondre ses ouvrages savants et ses fantaisies gigantales : « un savant médecin ne pouvait inscrire son nom sur la couverture d'un ouvrage si peu sérieux »
La mention « abstracteur de quinte essence » renvoie, quant à elle, à l'alchimie à la mode au xvie siècle
Si ce premier roman s'inscrit dans une verve burlesque, il témoigne également déjà de la grande érudition de son auteur qui s'est plu à farcir le texte de références antiques et contemporaines
Voyages en Italie
Aucune preuve n'établit avec certitude l'époque de la rencontre entre Jean du Bellay et Rabelais
Toujours est-il que l'évêque de Paris se rend à Rome en ayant pour mission de convaincre le pape Clément VII de ne pas excommunier Henri VIII
Il engage alors Rabelais en janvier 1534 comme secrétaire et médecin jusqu'à son retour en avril
L'écrivain se passionne alors pour la composition de la ville et souhaite en établir un plan
Or, la même année paraît Topographia antiqua Romae de Bartolomeo Marliani, qu'il trouve supérieur à son projet, et transmet revu et corrigé chez Gryphe
La réédition du Pantagruel de 1534 s'accompagne de nombreuses corrections orthographiques, syntaxiques et typographiques innovantes, ainsi que des ajouts révélateurs de la lutte contre la Sorbonne
De février à mai 1535, dans un contexte houleux pour les évangéliques à la suite de l'affaire des Placards, Rabelais part brusquement de Lyon, ne laissant aucune trace
À la fin de 1534 ou au début de 1535 sort sa seconde parodie de roman de chevalerie, Gargantua, davantage imprégnée par l'actualité politique et favorable à la monarchie
En juillet, Jean du Bellay, nommé cardinal, toujours chargé de diplomatie, l'emmène de nouveau à Rome
Rabelais s'occupe également des affaires de son protecteur Geoffroy d'Estissac, lui servant entre autres d'agent de liaison
Le 17 janvier 1536, un bref de Paul III autorise Rabelais à regagner un monastère bénédictin de son choix et à exercer la médecine, à condition de ne pas pratiquer d'opérations chirurgicales et de faire pénitence devant un confesseur à sa convenance
Il doit également rejoindre l'abbaye de Saint-Maur-des-Fossés, dont le cardinal est alors abbé commendataire
Les moines y devenaient des prêtres séculiers en raison de sa transformation en collégiale engagée en 1533
En 1540, Rabelais part pour Turin dans la suite de Guillaume du Bellay, frère du cardinal, seigneur de Langey et gouverneur du Piémont
La même année, François et Junie, ses enfants nés hors du mariage, sont légitimés par Paul III
Le 9 janvier 1543, Langey meurt à Saint-Symphorien-en-Laye et Rabelais ramène son corps au Mans, où il est inhumé le 5 mars 1543
Le 30 mai suivant, Geoffroy d'Estissac meurt à son tour
Censure et dernières pérégrinations
Le 19 septembre 1545, Rabelais obtient un privilège royal pour l'impression du Tiers Livre, édité en 1546 chez Chrestien Wechel, qu'il signe de son propre nom
Les théologiens de la Sorbonne le condamnent alors pour hérésie, accusation évoquée dans l'épître dédicatoire du Quart Livre
Le 31 décembre 1546, le roman rejoint les deux précédents dans le catalogue des livres censurés par l'université
En mars 1546, Rabelais fuit la France et se retire au plus tôt jusqu'en juin 1547, au plus tard au début de 1548, à Metz, ville libre impériale
Il entre au service de la cité, en tant que médecin ou conseiller
Il demeure chez Estienne Lorens dans le quartier de l'Ancienne Ville
L'édifice porte désormais son nom
Le Quart Livre conserve des souvenirs de cet intermède messin, notamment par le patois, les coutumes et les légendes de la ville, comme le Graoully
En 1547, le roi Henri II succède à François Ier
Le cardinal Jean du Bellay est maintenu au Conseil Royal, et obtient la surintendance générale des affaires du royaume en Italie
Il se trouve à Rome de juillet 1547 à juillet 1550
Bien qu'aucun document ne rende compte de la durée exacte du séjour de Rabelais, celui-ci se trouve à ses côtés et l'aide notamment pour ses fouilles archéologiques
Le 18 janvier 1551, le cardinal du Bellay octroie à Rabelais les cures de Saint-Martin de Meudon et de Saint-Christophe-du-Jambet
Il ne réside pas à Meudon, mais peut-être à Paris ou dans le château de Saint-Maur, encore en construction
L'image de l'humaniste en bon curé de cette ville est une légende tardive
Les derniers écrits
En 1548, onze chapitres du Quart Livre sont publiés
Le 6 août 1550, Rabelais obtient du roi un privilège d'édition pour toutes ses œuvres, avec interdiction à quiconque de les imprimer ou de les modifier sans son consentement
Dans la même période, le contrôle s'accentue sur l'imprimerie avec l'édit de Châteaubriant dont une clause impose que chaque librairie détienne une copie du catalogue des livres interdits par la Sorbonne
Il y figure les trois premiers romans rabelaisiens
La condamnation par l'université n'empêche pas la circulation d'ouvrages bénéficiant d'un privilège royal
La version intégrale du Quart Livre paraît en 1552, avec une lettre dédicacée à Odet de Coligny, le remerciant pour ses encouragements
Le Quart livre est censuré par les théologiens de la Sorbonne, et la publication en est suspendue pour deux semaines, par un arrêt du Parlement en date du 1er mars 1552, en attendant une nouvelle confirmation du roi37.
Le 7 janvier 1553, Rabelais résigne ses cures. Il meurt à Paris, dans une maison de la rue des Jardins-Saint-Paul38, le 939 ou 14 avril 1553, sa mort donnant lieu à de nombreuses légendes et anecdotes invraisemblables, telles ce testament burlesque « Je n'ai rien, je dois beaucoup, je donne le reste aux pauvres » ou cette déclaration apocryphe : « Tirez le rideau, la farce est jouée »35. Il est enterré dans le cimetière de l'église Saint-Paul de Paris au pied d'un grand arbre38,40,41.
Neuf ans après sa mort, seize chapitres d'un Cinquième Livre sont publiés, puis une publication intégrale en 1564, sans indication de lieu, ni de librairie. L'authenticité, partielle ou entière, de ce livre est un sujet de débats récurrents depuis lors42. Toujours est-il qu'avec lui s'achève la geste pantagruélique et la quête de la Dive Bouteille.