Antoine Escalin des Aimars (1498-1578)
Résumé
Antoine Escalin des Aimars, dit « Paulin de la Garde », né et mort à La Garde-Adhémar (v. 1516-1578), est est un officier de marine de la Couronne de France corsaire, puis général des galères. Baron de La Garde-Adhémar, seigneur de Pierrelatte, Général des Galères du Roi de France, il est le commanditaire de la première Réale (vaisseau amiral de la flotte française)
Antoine des Escalins des Aimars est d'abord un corsaire français agissant pour le compte de François Ier, puis de Henri II
Il est envoyé en ambassade par François Ier à Venise, Constantinople auprès de Soliman le Magnifique
Il est promu général de l'armée navale en 1542, général des Galères en 1544
Il devient baron de La Garde le 23 juillet 1543, à la suite de la donation par Louis Adhémar, dernier baron de Grignan, des biens et titres d'Antoine Adhémar de La Garde qu'il avait légué à son épouse, étant sans postérité
Son épouse les cède à son cousin par alliance
En 1574 il reçoit d'Henri III la seigneurie de Brégançon érigée pour lui en marquisat
Il décède le 20 mai 1578 dans le château de La Garde, à plus de 80 ans, léguant aux Adhémar la baronnie (reçue de Louis de Grignan) qui finit par revenir, par voie de justice, à son fils hors mariage, Jean-Baptiste Escalin
Biographie
Les origines d'Antoine Escalin
Longtemps, il a été question pour Antoine Escalin d'une naissance pauvre, sur un lit de paille, dans "une maison de vulgaire apparence"
Mais il s'agit là d'une légende bâtie dès le xvie siècle par le mémorialiste Brantôme
Antoine Escalin est né dans une famille de petite notabilité de la Garde-Adhémar
Il est fils de François Escalin, Consul de La Garde en 1497, et de Honorade Bouchière ainsi qu'il apparaît dans le contrat de mariage fait par Me Jean Riote de Donzère le 7 janvier 1525 entre sa sœur Marguerite et Michel Daudel, dont un des enfants Etienne Deodel ou Daudel sera évêque de Grasse et abbé de l'abbaye de Cruas
Devenu homme de guerre, après des premiers actes de bravoure, il est fait capitaine de Château-Dauphin (Pontgibaud, Auvergne) par ordonnance royale du 7 août 1536
En 1539, il est placé parmi les « cent gentilshommes ordinaires de l’hostel de roi »
Il se fait remarquer par le lieutenant général du roi François Ier en Piémont, Guillaume du Bellay, seigneur de Langey et oncle du poète Joachim du Bellay
Le seigneur de Langey fait connaître Antoine Escalin auprès du souverain français
Il fait forte impression en cour : M. de Rochas lui reconnait « une belle figure, une taille avantageuse, une tenue élégante, des manières simples et polies [qui] en firent aussitôt l’homme à la mode »
François Ier décide alors de l'envoyer en ambassade auprès de Soliman le Magnifique, à Constantinople, afin de nouer avec lui une alliance militaire contre Charles Quint, dès décembre 1541, à la suite de la défaite de Charles-Quint au Siège d'Alger (1541)
L'ambassade à Constantinople et l'expédition aux côtés de Barberousse
Antoine Escalin se rend auprès de la Sublime Porte, porteur du projet de François Ier d'assaillir l'empereur Charles Quint de tous côtés, en « Ongrye », « Flandres », et « Espaigne »8. Il convainc ainsi Soliman II d'envoyer auprès de François Ier Kheir-el-Din, dit Barberousse, en 1543.
Devenu le 21 mai 1542 « lieutenant général en […] l’armée de mer du Levant » du roi de France par lettre de chancellerie royale, il se retrouve de fait placé à la tête d'une entreprise qui choque toute la Chrétienté. Parti au printemps 1543 de Constantinople vers les côtes françaises, accompagné d'au moins 110 galères turques9 et de 27 000 hommes (Ottomans et de la régence d'Alger), il arrive au large de Cannes en juillet 1543. Afin de détourner la colère de Barberousse, furieux d'observer que rien n'avait été préparé sur place pour le confort de ses hommes, il obtient de François Ier la possibilité de mener à bien le siège de Nice qui doit servir d'exutoire à la colère barbaresque.
À la suite de l'échec du siège de Nice, levé le 8 septembre 1543, il réquisitionne la ville de Toulon et en chasse les habitants : les hommes de Barberousse s'y installent jusqu'au printemps 1544.
Le chef barbaresque, plus furieux encore du fait que lui et ses hommes s'étaient vu refuser le droit de faire butin à Nice, exige d'Antoine Escalin qu'il le laisse rentrer auprès de son maître, Soliman II, et qu'il l'accompagne. Antoine Escalin venait alors d'être nommé, en avril 1544, Général des Galères par le roi de France.
Cette dernière expédition à Constantinople est connue par un journal que tient l'aumônier de la Réale, navire amiral d'Antoine Escalin, nommé Jérôme Maurand, originaire d'Antibes
Les Turcs pillent les côtes italiennes, avant que, par prudence, Antoine Escalin ne se détache de la flotte avec ses quelques bâtiments chrétiens afin de s'entretenir directement avec Soliman II avant l'arrivée de Barberousse à Constantinople. Il craint que le rapport que ce dernier pourrait faire de son séjour en France n'entraine sur lui le courroux du sultan.
Les navires français quittent la capitale ottomane en septembre 1544.
La guerre aux Protestants et faits d'armes
En 1545, Antoine Escalin des Aimars est en partance, depuis le port de Marseille, pour lutter contre les Anglais du côté de Boulogne-sur-Mer
Jean Maynier d'Oppède, premier président du parlement de Provence, fait appel à lui et à ses troupes pour éliminer les Vaudois protestants qui sont installés en Provence
Le roi de France, François Ier, voit dans cette force religieuse protestante une sédition de leur part au royaume de France
Le 1er janvier 1545, il fait promulguer l'"Arrêt de Mérindol" et commande une croisade contre les Vaudois de Provence
Antoine Escalins marche sur Mérindol et les villages environnants à la tête de 2 000 combattants surnommés "la Bande du Piémont"
Ils tuent plusieurs centaines de personnes durant le massacre de Mérindol ((1545) Massacre de Mérindol) et incendient la cité de Mérindol
Il fait passer de Méditerranée en Atlantique sa flotte de galères (via le détroit de Gibraltar) ce qui est un exploit pour l'époque, même avec une météo favorable
Après le massacre de Mérindol, Antoine Escalin participe, la même année, à la tentative et meurtrière invasion française de l'île de Wight, qui est un échec
Antoine Escalin doit rembarquer ses troupes vers la France
En juillet 1545, il est à Portsmouth lorsque sombre « la Mary Rose », vaisseau-amiral de Henri VIII d'Angleterre, qui se prépare à attaquer la flotte française
En 1547, il est remplacé dans la fonction diplomatique à la Sublime Porte par Gabriel de Luetz, nommé ambassadeur à Constantinople par François 1er
En 1553, Antoine Escalin coopère avec la flotte ottomane en Méditerranée, notamment lors du débarquement franco-turc en Corse
En 1555, il coule deux galions espagnols de la flotte d'Andrea Doria
En 1571, Antoine Escalin est de nouveau en conflit armé contre les Huguenots à La Rochelle en tant que commandant de la flotte de la marine française qui a établi un blocus de la ville, en collaboration avec Philippe Strozzi
Biographie plus complète
Source : Les marins illustres de la France, de Léon Guérin (1864)
Avant que Jean Bart eût paru, le nom le plus populaire, on pourrait même dire le seul populaire de la marine française, était celui du capitaine Polain. Les échos de ce nom peuvent s'être affaiblis en raison de l'éloignement, mais ne sauraient jamais mourir. S'il en devait être autrement, ce serait à désespérer de la postérité pour ceux qui se sont élevés par l'unique impulsion de leur génie et de leur énergique volonté. En effet, fut-il, à quelque époque que ce soit, plus vrai fils de ses œuvres que le marin dont on va reprendre la vie presque à son berceau, pour que de cette nuit-là même sorte et monte un plus brillant éclat. Dans les premières années du seizième siècle, Louis XII régnant encore et donnant carrière aux plus beaux exploits de Prégent, un caporal d'une compagnie passant par le bourg de la Garde, en Dauphiné, vit un joli enfant, à l'air éveillé, qui s'attacha d'inspiration à ses pas et demanda à le suivre. Les parents de cet enfant, qui se nommait Antoine Escalin, étaient d'une fortune fort au-dessous de la médiocre sans nul doute, d'une naissance au pair de leur fortune, tout donne lieu de le croire, quoique depuis de maladroits flatteurs aient cherché à en relever l'origine, en ajoutant à leur nom roturier celui de Des Aymars ou Des Adhémars que le baron de Grignan transmit dans la suite à leur fils. Le caporal, à son tour, charmé par la bonne mine et les façons ouvertes du jeune Antoine, pria le père de ne pas mettre obstacle au goût que l'enfant montrait déjà pour le métier des armes et de le laisser venir avec lui. Le père s'y opposa ; mais ce fut en vain : Antoine Escalin se déroba aux désirs de sa famille pour suivre les siens, courut rejoindre le caporal et l'accompagna jusqu'à son corps. Là, il le servit comma goujat, ou valet de régiment, pendant environ deux ans.
Sa bonne volonté ne laissant plus alors aucune incertitude, on lui mit en main l'arquebuse, et il devint bientôt ce bon soldat qu'on le vit toujours être ; puis François Ier ayant succédé au roi Louis XII, il fut enseigne, lieutenant, et à quelque temps de là capitaine d'infanterie. Pendant qu'il était encore dans les emplois les plus humbles de l'armée, on lui avait donné, très probablement à cause de ses allures jeunes et vives, le surnom de Polain, qui signifiait poulain, et qui fut toute sa vie, en y ajoutant le titre de capitaine, son nom de guerre, son nom populaire. Quoique Brantôme se soit écrié, dès le seizième siècle et justement à propos du capitaine Polain : « Ah! qu'il s'est vu sortir de bons soldats de ces goujarts! » C'était, dans ce siècle, plus imbu encore que les deux suivants de préjugés nobiliaires, un fait si hors des usages que quelqu'un parti de si bas se fût élevé jusqu'à porter l'épée d'officier et à commander une compagnie, qu'il était impossible que le capitaine Polain ne s'attirât pas une grande attention dans ce grade ; ce fut heureux pour lui; l'humilité de ses débuts ne fit que mieux ressortir ses mérites et ses actions.
Il fallait que, non content de s'être rapidement formé au métier des armes, il se fût appliqué en même temps, et presque avec la même rapidité, à s'acquérir par une étude assidue de la langue et des auteurs l'instruction générale qui avait manqué complétement à son enfance : car il sut par la finesse et les ressources de son esprit et de son langage se faire remarquer de du Bellay-Langey, sous les ordres de qui il servait en Piémont et qui était à la fois un diplomate consommé, un habile général et un grand ami des arts et des lettres. Du Bellay soupçonna dans l'intrépide soldat d'autres capacités encore que celles du guerrier. Tant à cause de la subtilité de son esprit que de la facilité avec laquelle son physique supportait les fatigues du chemin et était merveilleusement propre à accélérer par la rapidité des démarches la conclusion des affaires, il l'employa plusieurs fois comme négociateur auprès du marquis de Guasto, gouverneur du Milanais et de la partie espagnole du Piémont, pour aller confirmer les trêves consenties entre François Ier et Charles-Quint. Le capitaine Polain s'acquit dès lors une telle estime, que le marquis de Guasto lui-même lui rendit cet hommage, qu'il n'avait pas connu de Français doué de plus d'intelligence que lui. Du Bellay devint alors pour le jeune officier un protecteur zélé qui ne pouvait tarder à le mettre sur le chemin de la plus haute fortune. Il n'attendait pour ce faire que la circonstance ; elle se présenta à la suite du lâche assassinat commis par les agents du marquis de Guasto et de Charles-Quint sur César Frégose et Antoine Rinçon, envoyés de François Ier vers la république de Venise et le sultan des Turcs. Du Bellay, qui commandait alors pour la France en Piémont, dépêcha sur-le-champ le capitaine Polain au roi, pour qu'en l'entretenant lui-même des circonstances de l'attentat qui venait d'avoir lieu et des moyens d'y porter remède, il eût ainsi une occasion de développer ses facultés d'une manière utile à son propre avenir et aux intérêts du souverain. Voilà certes ce qui pouvait s'appeler un protecteur sincère. Le capitaine Polain ne fut pas plus tôt introduit à la cour, qu'il s'y trouva aussi à l'aise que s'il y fût né; sa bonne mine, ses manières naturellement nobles et grandes, son air martial et chevaleresque, son regard plein de feu et d'expression, son esprit ingénieux, fécond en expédients, entreprenant et hardi, mais non pas sans prudence, le mirent de premier abord dans les bonnes grâces du prince; de sorte que, quand François Ier l'eut renvoyé à du Bellay pour lui dire d'indiquer l'homme le plus propre à remplir la double négociation que l'assassinat de Frégose et de Rinçon tenait en suspens, ce fut le capitaine Polain lui-même que du Bellay désigna.
Le capitaine en conséquence se rendit d'abord à Venise, évitant avec adresse les embûches du perfide marquis de Guasto. Il s'agissait d'obtenir le concours, ou tout au moins la neutralité de la république vénitienne dont l'empereur recherchait vivement l'appui maritime depuis le désastre qu'une horrible tempête avait fait éprouver à sa flotte sur les côtes d'Alger. Le jeune soldat-négociateur développa, dès ce premier essai diplomatique, les plus grandes ressources d'esprit. Désintéressé pour lui-même, il sut néanmoins comprendre que l'or devait être le grand levier au moyen duquel il soulèverait en faveur de son maître une république dont l'oligarchie vaniteuse cachait mal les passions mercantiles. La prodigalité connue de François Ier fut donc représentée à souhait par son ministre, et dans l'occasion c'était ce qu'il fallait. Il commença donc à semer, et remit la récolte au temps où il aurait mené à bonne fin la plus importante de ses négociations.
Ayant fait voile du golfe Adriatique dans les derniers mois de l'année 1541, il débarqua à Sebenico en Dalmatie, et, se portant sur-le-champ au devant du sultan Soliman qu'on lui avait dit revenir de Bude, il traversa la Bosnie et une partie de l'Esclavonie ; mais à la nouvelle que le Grand-Seigneur était déjà arrivé en Bosnie, il rabattit avec la plus extraordinaire célérité sur cette dernière province où il rencontra effectivement Soliman II. Sachant combien il importait à son maître que le concours qu'il venait solliciter n'éprouvât pas de retard, le capitaine Polain fit accepter à l'instant du sultan, avec ses lettres de créance, de la vaisselle et différents vases d'argent artistement ciselés, pesant jusqu'à six cents livres. Il distribua en outre cinq cents robes longues de drap de soie et d'écarlate aux pachas et officiers du sérail pour s'attirer leurs bonnes grâces.
Il donna à comprendre au sultan tout ce qu'avait d'insultant pour lui, aussi bien que pour François Ier, l'assassinat de Rinçon ; il demanda que pour venger une telle injure Soliman envoyât une armée navale, sous les ordres de Kaïr-Eddyn, surnommé Barberousse II, son amiral, et s'employât pour que les Vénitiens fissent alliance avec le roi de France contre Charles-Quint. Polain reçut dès lors la promesse que le secours de la Porte-Ottomane ne faillirait point à son maître, tant par mer que par terre. Toutefois, Soliman renvoya la solution définitive au moment où son divan en aurait délibéré, quand il serait de retour dans sa capitale. Polain s'attacha à la suite du sultan, pour ne pas lui laisser le temps de changer ses favorables intentions, et il arriva avec lui à Constantinople vers la fin du mois de novembre. Là, Soliman, confirmant ses premières promesses, lui fit savoir qu'il pouvait retourner en toute sécurité à la cour de son maître ; que sa détermination bien arrêtée était d'aider François Ier dans ses guerres contre Charles-Quint ; qu'il ferait armer une puissante flotte dans ce but, et enfin qu'il enverrait un négociateur actif et intelligent aux Vénitiens pour les engager à tourner leurs armes contre l'ennemi de tous les peuples. Le sultan accompagna cette réponse de beaux présents pour l'envoyé de François Ier, lesquels consistaient en deux chevaux de race et un sabre enrichi de pierreries. Le capitaine Polain, comblé de joie par le succès de son ambassade, ne mit que vingt jours, il aimait souvent à le redire, pour repasser de Constantinople en France et aller porter de si heureuses nouvelles à la cour qui se tenait alors à Fontainebleau. Il reçut du roi l'accueil auquel avait droit un tel service, et resta trois jours en conférences avec lui ; puis, François Ier ayant déterminé l'époque et les lieux où ses forces se réuniraient à celles du sultan pour commencer la guerre, et ayant fourni de dernières instructions, ordonna au capitaine Polain de retourner à Constantinople avec cette diligence dont il avait déjà fait preuve.
Le soldat-ambassadeur repassa par Venise et s'y arrêta, dans les premiers mois de l'année 1542, avec le dessein de mettre la république en demeure de prendre une détermination. L'envoyé du sultan n'était pas encore arrivé ; mais Polain, sans l'attendre, jugea à propos de tirer dès à présent profit de l'alliance franco-turque; il fit entrevoir aux Vénitiens que, s'ils ne faisaient pas un traité offensif et défensif avec François Ier, ils couraient risque de forcer ce prince à livrer aux Turcs, pour prix de leurs services, plutôt que de lavoir retomber aux mains des impériaux, la forteresse de Mirano, dont il était maître, et qui, en raison de son extrême proximité de Venise, pouvait être du plus grand danger comme du plus grand avantage pour la république. Au contraire, s'ils s'alliaient à François, il les flattait de l'espérance de voir cette position importante rentrer sous leur domination. Le sénat, pressé tout à la fois et parla crainte qu'un nid de pirates ne se formât sur le territoire vénitien, et par le désir que la forteresse de Mirano échappât aux Français et aux impériaux, appela le capitaine Polain à venir jusque dans son sein pour y faire valoir ses raisons. Voilà donc l'ancien valet de régiment dans l'obligation de devenir orateur, et orateur dans une langue étrangère. Ce nouveau rôle ne l'effraya pas plus que le premier. Là, en présence des patriciens assemblés et attentifs, il s'éleva d'un seul bond aux plus hautes considérations de la politique, aux plus magnifiques effets de l'éloquence. Il montra le bon droit de François Ier; il découvrit la fourbe et la perfidie de Charles-Quint en termes pressants et incisifs; fit voir comment cet insatiable souverain aspirait à fonder à son profit une tyrannie universelle ; comment, au lieu d'arracher, à l'exemple des empereurs qui l'avaient précédé, les villes opprimées à la servitude, il faisait au contraire peser le joug le plus dur sur celles qui naguère étaient en possession de leur liberté, et cela sans avoir l'air d'y toucher et en dorant sa tyrannie des discours les plus captieux. « Voyez, disait Polain, de quelle manière les cités lombardes ont été d'abord ruinées par la licence du soldat restée impunie; et ensuite comment on les a pressurées d'odieux impôts ; voyez la Toscane mise en véritable captivité au moyen de l'occupation de ses forteresses ; les Siennois réduits en servitude, à la suite de leurs dissensions intestines, par les armées espagnoles ; les Lucquois obligés de payer chaque année un lourd tribut pour conserver leur semblant d'indépendance ; la Sicile et Naples, naguère si beaux et opulents royaumes, tellement taxés, dépouillés, ruinés par la cupidité des gouverneurs élus de Charles-Quint, que volontiers elles souhaiteraient, pour mettre fin à tant de misère, de tomber au pouvoir des mécréants >> Et s'adressant plus directement encore aux Vénitiens, Polain leur rappela de quelles insignes trahisons et perfidies l'empereur s'était rendu coupable à leur égard : « A ce point, s'écria-t-il, qu'au plus fort de votre alliance avec lui et lorsque vous étiez pressés par la plus cruelle famine, il vous refusa les secours en vivres que le musulman, ennemi né du nom chrétien, vous offrit, vous donna, ému de pitié. » Il leur rappela encore que, voyant leur trompeur et rusé allié ne faire simulacre de les aider que pour s'emparer de leurs villes, ils s'étaient alors ressouvenus de celui qui avait gardé la foi promise et jamais n'avait failli aux devoirs de l'humanité envers eux, quand ils l'avaient eu pour ami. Polain se servit avec une rare habileté du voyage que l'empereur avait fait dernièrement à travers la France, du consentement de François Ier, en allant châtier les Gantois, et de la noble et généreuse réception que le roi lui avait faite, après en avoir essuyé la plus dure captivité; il l'acheva de peindre en le faisant voir payant tant de grandeur d'âme, non seulement par la perfide interprétation de la promesse qu'il avait faite de céder au roi le Milanais, mais encore par le plus lâche des assassinats, celui de deux personnages revêtus d'un caractère que respectent même les peuples barbares, et alors il parla de cet abominable guet-apens du marquis de Guasto, et de Charles-Quint, en paroles pleines de larmes et qui pénétrèrent tous les cœurs. Enfin, il déclara au sénat que François Ier était décidé à tirer une vengeance éclatante de cette injure sans exemple dont le bruit remplissait l'Europe ; que Soliman était prêt à attaquer l'empereur par la Hongrie et par la Méditerranée ensemble; que rien ne pourrait résister aux forces navales de la Turquie agissant de concert avec les armées françaises ; que les Vénitiens à eux seuls seraient dans le cas de chasser des villes lombardes les impériaux haïs des peuples et vivant de rapines; et que s'ils secondaient son maître, il n'y aurait point de récompenses auxquelles ils ne dussent s'attendre, tandis que, s'ils refusaient l'alliance proposée, et voulaient rester dans la neutralité pour attendre le moment favorable de se tourner du côté du plus fort, ils ne recueilleraient avec la haine du vaincu que le mépris du vainqueur.
Si l'on eût passé aux voix immédiatement après ce discours, le capitaine Polain eût obtenu le plus entier succès, et l'on eût vu Venise, la vieille ennemie des Turcs, entrer dans l'alliance prochaine de François Ier avec ces derniers. Mais Charles-Quint avait de secrets agents jusque dans le sénat, qui obtinrent que la réponse fût remise à quelques jours. Nonobstant ce tempérament, l'envoyé de François eût triomphé, si l'ambassadeur de la Porte, arrivé sur les entrefaites, ne s'était laissé corrompre à prix d'or. Le capitaine Polain emporta du moins l'assurance d'une neutralité complète de la part des Vénitiens. Mais, jugeant à la conduite de l'ambassadeur turc qu'il y avait à craindre que de grands changements ne fussent survenus dans les intentions de Soliman à l'égard de la France, il s'embarqua au plus vite à Venise sur une galère, gagna Raguse, et de là tira droit sur Constantinople.
Effectivement, il y trouva les choses beaucoup moins avancées qu'au moment de son départ. Les agents de l'empereur et même ceux de Venise avaient travaillé l'esprit des conseillers du sultan, et ceux-ci étaient parvenus à rendre leur maître fort indécis. Le divan niait l'utilité et surtout l'opportunité de l'envoi d'une flotte sur les côtes d'Italie et d'Espagne, d'autant, disait-il, que trois mois de printemps et d'été, propices à la navigation, étaient déjà passés. Comme Polain se montrait plus pressant que jamais, un personnage en grand crédit, l'eunuque Soliman, qui était extrêmement jaloux de la réputation de l'amiral Barberousse II, et se souciait peu qu'on lui fournît par un grand armement naval les moyens de l'augmenter, fut d'avis que l'affaire se vidât en une solennelle assemblée des pachas, Polain et Barberousse lui-même étant présents. L'eunuque en faveur prit la parole, au nom du divan tout entier ; il remontra l'inconvénient qu'il y aurait d'opérer l'armement, et, faisant allusion à la trêve de Nice que François 1er , à la sollicitation du pape, avait consentie, en 1537, avec Charles-Quint, nonobstant l'alliance précédemment faite avec la Porte-Ottomane, il dit que la France ne méritait point tant de sacrifices de la part de la Turquie, et lui reprocha de trop oublier les dangers de celle-ci pour ne se rappeler que les siens. Polain fut atterré par ce discours, d'autant que le sultan lui-même, invisible et présent, caché qu'il était derrière un rideau, semblait parler par la bouche de son favori. Néanmoins, Polain ne se tint pas pour battu, et ne rêva plus que d'une entrevue directe avec le sultan lui-même, ce qui était demander plus qu'aucun chrétien n'avait encore obtenu ; il dirigea en conséquence tous ses efforts, toutes les subtilités de son esprit, toute la puissance de ses largesses, vers ce but si prodigieusement difficile à atteindre. On est fondé à croire que pour se flatter d'un tel succès, le capitaine Polain avait appris à manier sinon la langue des Turcs, au moins celle des Grecs modernes, alors assez familière à Constantinople, avec la même dextérité qu'il avait montrée à manier la langue italienne devant le sénat de Venise. Il gagna l'aga des janissaires, et par ses soins intéressés il obtint ce qu'il désirait : une entrevue avec le sultan lui fut ménagée ; il espérait assez des séductions de son esprit, de l'influence qu'exerçait son génie même sur les hommes, particulièrement sur les hommes de la trempe de Soliman qui étaient plus capables que d'autres de le comprendre, pour croire qu'une fois introduit auprès du Grand-Seigneur, les audiences se renouvelleraient. Il ne se trompait point : Soliman II ne l'eut pas plutôt vu qu'il voulut le revoir ; il l'invita à le suivre à Andrinople, où il devait passer l'hiver. Dans ces fréquentes entrevues, le capitaine Polain se plut à étaler la magnificence chevaleresque, la fastueuse générosité de François Ier, vis-à-vis d'un sultan assez ami lui-même de la pompe et de l'éclat pour qu'on lui ait donné le surnom de Magnifique.
Bientôt, malgré l'avis contraire de son divan et beaucoup d'hésitation de sa propre part, Soliman II déclara qu'il tiendrait ses premières promesses. Polain, ne s'assurant point encore complétement sur la faveur capricieuse du maître, ne négligea pas de rapprocher les membres du divan des intérêts de la France ; il les attira à sa cause l'un après l'autre ; l'eunuque lui-même qui avait été un si grand obstacle au succès de sa mission, devint son appui le plus zélé, tellement qu'il reçut de ses mains toute une correspondance du vice-roi de Sicile, qui cherchait à faire entrer la Porte dans les intérêts de l'empereur. Polain déjoua également toutes les intrigues des Vénitiens qui avaient offert quarante mille ducats à Barberousse pour qu'il ne mît pas à la mer. Les principaux officiers de la Porte-Ottomane donnèrent à l'envoyé de François Ier un festin solennel pour le féliciter des grands résultats qu'il avait obtenus. Le sultan lui fit un nouveau présent de plusieurs robes longues de drap d'or, de deux superbes chevaux richement enharnachés, et de divers vases d'argent; aux plus distingués de la suite de l'ambassadeur, il fit distribuer des robes de drap de soie. Ensuite il donna au capitaine Polain une dernière et définitive audience qui témoigna du merveilleux degré de confiance où l'envoyé de François Ier avait su monter en peu de temps. Dans cette audience, le sultan lui déclara que c'était spécialement à sa personne, à sa haute intelligence, qu'il commettait la garde de sa flotte et le soin de la lui ramener saine et sauve ; puis, complétant toutes ses marques d'estime, tout son bon vouloir pour le jeune officier en même temps que pour l'ambassadeur, il lui donna à l'adresse de François Ier une lettre dont un auteur contemporain rapporte ainsi le sens :
J'ai livré à Polain, par fraternelle libéralité, une armée navale de telle qualité et quantité que vous l'avez demandée, et très-bien pourvue de toutes choses. Par mon ordre, l'amiral Kaïr-Eddyn basera ses opérations sur les conseils du-dit Polain, de manière à ce que la guerre soit conduite par l'un et l'autre à votre satisfaction. Quant à vous, vous agirez amicalement et avec droiture, en renvoyant ma flotte à Byzance dès que les affaires seront heureusement terminées. Au demeurant, toutes choses se passeront selon votre volonté et la mienne, si vous avez un soin particulier de ne pas vous laisser tromper de nouveau, sous prétexte de paix, par le roi Charles d'Espagne, votre éternel ennemi. En effet, vous n'obtiendrez de paix équitable de lui que quand vous aurez dévasté ses États de toutes manières.
Ces dernières et importantes nouvelles furent dépêchées à François Ier par l'entremise d'un des personnages de la suite de l'ambassadeur. Quant à lui Polain, il jugea prudent de ne point laisser par son absence le succès de sa grande négociation courir de nouveaux hasard ; mais il revint seulement d'Andrinople à Constantinople où il activa de toute son ardeur les travaux de Barberousse, qui s'occupait nuit et jour à mettre la flotte ottomane en état de prendre la mer, et avec lequel il avait résolu de partir.
Dans la société de ce célèbre Barberousse II, qui, du métier de pirate, s'était élevé, comme son frère Aroudj, surnommé Barberousse Ier, fondateur de l'ex-régence d'Alger, à la souveraineté de ce dernier État, au titre de gouverneur de la mer et au commandement suprême de toutes les flottes du sultan, le capitaine Polain sentit se développer en lui le génie maritime que le séjour de Venise et ses traversées méditerranéennes lui avaient déjà inspiré. Il ne voulut point rester au-dessous de l'estime que le sultan lui avait témoignée en le chargeant de la conduite de sa flotte, de concert avec son amiral. Comprenant d'ailleurs tout ce que la carrière navale pouvait offrir de chances à celui qui s'y appliquerait, spécialement en France, et ne serait plus seulement, comme cela arrivait trop alors, un général de terre passagèrement investi d'un commandement maritime, incapable de diriger la manœuvre des vaisseaux, et abandonné à la bonne ou mauvaise volonté des pilotes, il tourna toutes ses vues de ce côté, et ambitionna l'honneur de commander bientôt et de régénérer les forces navales de son pays.
La nécessité dans laquelle François Ier avait été jusqu'alors de remettre la conduite de ses opérations navales à des marins étrangers, tels que les Doria, ou à des personnages sans expérience, sans la moindre connaissance nautique, tels que le marquis de Barbezieux, donnait à croire au capitaine Polain que dans cette carrière, où il trouverait peu de rivaux dignes de porter ce nom, les besoins de l'État feraient passer sur l'obscurité de sa naissance et l'humilité de ses débuts. Fort d'une imagination capable de tout concevoir, de tout embrasser, et d'une volonté de fer qu'aucun obstacle n'arrêtait, Polain ne tarda pas à se mettre à la hauteur de la science navale de son époque, et quand il partit de Constantinople avec l'armée navale de Barberousse, le 28 mai 1543, celui qui était venu capitaine d'infanterie était réellement déjà un amiral.
La flotte turque ayant franchi le détroit des Dardanelles et étant entrée dans l'archipel, mouilla d'abord à Négrepont où elle rallia plusieurs galères ; puis, ayant remis à la voile, elle fut jetée par une tempête dans le golfe de Napoli, où elle éprouva un retard de neuf jours ; mais enfin un vent propice lui permit de doubler heureusement les caps méridionaux de la Morée, et la conduisit à Modon, d'où tirant droit sur l'Italie et la Sicile, elle arriva dans le détroit de Messine, forte de cent dix galères et d'environ quarante fustes, autres bâtiments à voiles et à rames que des corsaires musulmans avaient amenés. A l'aspect des côtes de Calabre et de la ville de Reggio, ces corsaires voulurent sur-le-champ faire une descente, cependant que Barberousse et le capitaine Polain, avec le gros de l'armée navale, s'avançaient jusque dans un havre commode. Une terreur panique saisit les Reggiens qui abandonnèrent leur ville et s'enfuirent dans les montagnes. Le gouverneur espagnol, Diego Caetano, resta toutefois avec la garnison pour défendre le fort. Il refusa même une réponse au capitaine Polain qui demandait à parlementer ; et voyant les corsaires musulmans au-dessous de la position qu'il occupait, il en tua trois avec son artillerie ; les autres, impatients de vengeance et de pillage, entrèrent alors dans la ville et mirent le feu aux maisons. Polain, désolé de cette sauvage exécution, s'employa de toutes les manières à arrêter les effets de l'incendie, et fit demander par Barberousse les coupables à leurs capitaines pour qu'ils fussent châtiés selon leurs méfaits. Peu après, la flotte ottomane battit de son artillerie les murs du fort et réduisit les Espagnols à se rendre à discrétion. Le capitaine Polain sollicita et obtint la liberté du gouverneur et de sa femme ; mais il ne put délivrer la fille de cet infortuné que Barberousse transporta sur sa galère, et de laquelle il fit dans la suite une musulmane.
Polain, pour préserver les églises de Reggio des profanations, abandonna la forteresse au pillage. Le bruit de l'arrivée de la flotte que commandait Barberousse avait jeté l'épouvante dans toute l'Italie. Le pape envoya le doyen des cardinaux vers Charles-Quint pour l'exhorter à faire sa paix avec François Ier, et à détourner ainsi l'inondation que l'Europe méridionale voyait fondre sur elle. Ce fut inutilement, l'égoïste empereur n'écouta rien. L'armée navale des Turcs, longeant la côte occidentale de l'Italie, vint jeter l'ancre à l'embouchure du Tibre. Déjà Rome était saisie d'une terreur semblable à celle de Reggio; les habitants couraient éperdus par la ville et se précipitaient par toutes les issues. La nuit ajoutait d'autant plus au sinistre aspect du tableau que le gouvernement pontifical faisait courir avec des flambeaux et des torches après les fuyards pour arrêter cette panique ; les femmes se répandaient avec leurs petits enfants dans toute la contrée de Sabine et de Tivoli. Le capitaine Polain calma les esprits en faisant parvenir au légat Rodolphe, par l'intermédiaire du gouverneur de Terracine, la lettre suivante :
L'armée navale que le sultan Soliman a envoyée pour la défense de la France sous la conduite de Barberousse, a reçu l'ordre de m'obéir de telle sorte, que l'on peut se tenir pour assuré qu'elle ne nuira qu'aux ennemis de la France. C'est pourquoi, faites publier dans Rome et dans tous les États pontificaux, que les sujets du pape n'ont rien à craindre, et que jamais les Turcs n'enfreindront la parole que le sultan m'a solennellement donnée. Que chacun sache bien que le roi de France n'a aucune chose tant à cœur que de voir l'État romain non seulement sain et sauf, mais encore très florissant.
Le capitaine Polain réussit si bien à rassurer les habitants de cette partie de l'Italie et sut si admirablement manier les esprits des Turcs et maintenir les corsaires musulmans dans le devoir, que bientôt on vit venir d'Ostie et des villes prochaines des gens qui apportaient du vin et des vivres à l'armée navale, qui les leur payait comptant. C'est ainsi qu'en rassurant les neutres, Polain servait, tout en les modérant, les nouveaux alliés de son maître.
La flotte ottomane, après être restée trois jours à se rafraîchir à l'embouchure du Tibre, tint la côte de Toscane et de Ligurie sans se livrer au moindre excès, et poursuivit sa route vers la Provence où la conduisait le capitaine Polain, selon les intentions du sultan, pour la soumettre au plan d'opérations de l'armée de terre de François Ier, et la réunir aux vaisseaux de ce prince. Au mois de juillet 1543, la ville de Marseille eut le spectacle, jusqu'alors inconnu, d'un grand armement naval turc venant agir de concert avec un peuple chrétien, et, chose plus extraordinaire encore, recevant tous ses ordres d'un officier chrétien.
Cependant le capitaine Polain éprouva un désappointement extrême, lorsque, ayant si habilement accompli sa mission, et à l'heure où il livrait l'armée navale du Grand Seigneur aux désirs de son maître, il vit que François Ier avait été dans l'impuissance de rien faire pour répondre à la générosité de Soliman. On était venu pour se réunir à une flotte française, et l'on en trouvait à peine l'ombre. Barberousse surpris jusqu'à l'indignation voulait incontinent retourner à Constantinople. Mais Polain sut le retenir en lui annonçant qu'il allait se rendre de sa personne auprès du roi pour le presser de satisfaire à ses engagements envers la Porte. Il semble que François Ier s'était flatté que la seule nouvelle de l'arrivée de la flotte ottomane et du terrible Barberousse déciderait ses ennemis à vouloir la paix, et qu'il lui répugnait vivement de se servir des mécréants contre les chrétiens : car il agit comme si cette flotte lui était un obstacle, et il la tint le plus possible dans une inaction qui blessait singulièrement l'amiral du sultan et ses corsaires peu accoutumés à cette politique de tempéraments. Ce ne fut pas sans peine que le capitaine Polain obtint enfin qu'on dégageât sa parole, et qu'on donnât quelque occupation sérieuse à l'armée navale des Turcs, en assiégeant la ville de Nice, que François Ier désirait enlever au duc de Savoie, allié de l'empereur. Le roi chargea spécialement Polain de surveiller toutes les actions des musulmans, de manière à ce qu'elles n'apportassent aucun dommage à sa réputation de fils aîné de l'Église. Vingt-deux galères et dix-huit bâtiments de charge, portant ensemble, outre les munitions nécessaires, sept à huit mille hommes d'infanterie française, se réunirent à l'armée de Barberousse, sous le commandement en titre du comte d'Enghien, prince de la maison de Bourbon, mais sous le commandement en fait du capitaine Polain et du Florentin Léon Strozzi. C'était à l'activité de Polain que l'on avait dû la levée, en quelques jours, de la moitié des troupes françaises de débarquement. Le capitaine fit savoir, d'après l'ordre du roi, aux Génois, qu'ils n'avaient rien à craindre du Turc, et il obtint même de Barberousse que plusieurs infortunés de leur nation qui étaient attachés à la chiourme des galères ottomanes fussent rendus à leurs familles. Après quoi, il exhorta les habitants de Nice à faire leur soumission ; mais le gouverneur répondit : "Je me nomme Montfort, mes armes sont des pals, et ma devise : Il me faut tenir." La réponse était fière et présageait une longue défense. Le débarquement s'opéra, et l'on se mit en devoir de battre la place. Les troupes furent divisées en trois corps, de l'un desquels Polain eut le commandement. On ne saurait donc douter que dès lors ses services n'aient été payés d'un grade analogue à ce commandement. Chargé de battre les murailles du côté du nord et de la porte de Villa-Franca, il s'acquitta de cette commission avec un plein succès, et contribua plus qu'aucun autre à la réduction de la place, qui n'ouvrit ses portes qu'après douze jours de siège et sur la promesse faite aux habitants qu'ils seraient sous la protection du roi de France. Mais les Turcs, qui avaient perdu beaucoup de monde devant Nice, n'entendaient rien à cette transaction et voulaient venger leurs compagnons par le sac de la ville. Polain et Léon Strozzi coururent trouver Barberousse et le supplièrent de rappeler les musulmans sur les vaisseaux. L'ordre fut effectivement donné par l'amiral de la flotte ottomane ; mais il ne s'exécuta pas sans de grands risques pour Polain et Léon Strozzi, qui, à leur retour à terre, faillirent être assassinés par deux janissaires. Cependant le gouverneur s'était retiré avec la garnison dans la citadelle, résolu à y continuer sa défense. Barberousse était pour les moyens expéditifs, dût-on sacrifier la ville. La position de Polain, obligé à la fois de ménager les musulmans et de suivre les instructions de son roi, était des plus difficiles. On hésitait ; mais Barberousse, impatient d'agir, commença l'attaque de la citadelle, et le capitaine Polain lui eut bientôt fait voir que ses hésitations ne tenaient pas à l'absence de courage ni d'ardeur. L'artillerie française, dirigée par celui-ci, tira avec une telle activité qu'elle eut bientôt épuisé sa poudre et ses boulets, et se vit réduite à en demander aux Tures à prix d'argent. Barberousse trouva cette demande étrange, et se plaignit en termes injurieux que ses alliés eussent recours à lui pour avoir des munitions, quand ils étaient si près de leur pays. Dans son emportement, le farouche amiral s'écriait qu'il avait été trompé, et qu'il s'en vengerait sur Polain en le faisant jeter parmi ses forçats. Polain, qui faisait la part de justice dans la colère de Barberousse et qui voyait avec peine qu'en effet on laissait manquer l'armée des secours que Marseille avait promis, n'hésita pas à venir lui-même au-devant de ce barbare si menaçant; il caressa cet esprit sauvage, le calma, l'adoucit par de flatteuses promesses ; il travailla aussi les janissaires, en leur faisant entrevoir, d'une part, les récompenses du roi s'ils secondaient les Français, et d'autre part, le mécontentement du sultan s'ils ne se montraient pas dociles à ses ordres. L'attaque de la citadelle allait en conséquence recommencer avec une nouvelle ardeur, quand on surprit des lettres du marquis de Guasto, par lesquelles ce général annonçait sa prochaine arrivée et celle du duc de Savoie avec la flotte d'André Doria. Un orage épouvantable, qui semblait venu tout exprès pour accompagner cette nouvelle, acheva de porter le trouble dans l'esprit des assiégeants. Polain ne put les retenir et toutes les troupes de descente se rembarquèrent à la hâte. Le lendemain, comme on ne vit venir personne, on eut honte de la terreur dont les témoignages avaient éclaté. Hommes et artillerie furent de nouveau mis à terre; mais les Turcs seuls en profitèrent, qui définitivement ne voulant pas être venus pour rien, se précipitèrent dans les rues de Nice, pillèrent les maisons et en incendièrent plusieurs. Ce que voyant le comte d'Enghien et le capitaine Polain, ils préférèrent abandonner la poursuite de leur succès que de le faire payer si chèrement à la chrétienté.
Barberousse se dirigea du côté d'Antibes pour hiverner avec sa flotte dans ces parages, et mouilla un moment aux îles Sainte-Marguerite. L'escadre française, qui avait aussi quitté l'embouchure du Var, eut avis que l'armée navale d'André Doria avait été battue par une affreuse tempête à l'entrée du port de Villa-Franca. Aussitôt Polain envoya proposer à l'amiral turc de profiter de l'occasion pour se jeter au milieu de cette armée navale en désordre et la prendre ou la détruire. Mais l'amiral, ayant prétexté d'abord de la grosse mer pour se tenir dans l'inaction, s'avança ensuite avec tant de lenteur et de mollesse quand les vents et les flots se furent apaisés, que les capitaines de ses propres galères disaient ironiquement qu'il était équitable à Barberousse de ne point nuire à Doria, qu'il lui rendait ainsi le même service dont celui-ci l'avait gratifié en une autre occasion, et qu'enfin on se devait des ménagements de corsaire à corsaire. Soit que Barberousse eût été gagné à prix d'argent, soit qu'il paya en effet Doria de reconnaissance, soit enfin, comme on l'a prétendu, que ces deux célèbres marins aient toujours évité de se rencontrer de peur de compromettre leur renommée l'un par l'autre, la flotte ottomane arriva à Toulon, sans avoir combattu l'illustre Génois. Vingt galères musulmanes, avec autant de galères françaises, allèrent seulement dans le port de Villa-Franca enlever les débris du naufrage d'une partie de la flotte ennemie. Quelque temps après, Barberousse détacha encore vingt-cinq de ses galères pour aller courir sur les côtes d'Espagne, où elles firent de grands ravages, particulièrement à Rosas.
Cependant François Ier, après avoir fait tant d'efforts pour obtenir le secours de l'armée navale du sultan, était de plus en plus inquiété dans sa conscience par les plaintes et les alarmes de la chrétienté, qui lui reprochait d'agir contre son astucieux et implacable ennemi comme celui-ci eût fait à sa place; il résolut de renvoyer la flotte ottomane à Constantinople, d'autant que Barberousse se lassait chaque jour davantage des ménagements qu'on le forçait à garder et demandait si on l'avait fait venir pour que ses galères fussent à l'ancre et ses hommes dans l'oisiveté. La parole du roi avait en outre été engagée par Polain à Soliman, pour que ce renvoi eût lieu en 1544. En conséquence, le 1er mai de cette année, Barberousse reprit la route de Constantinople.
Outre sa flotte, il était accompagné de cinq galères françaises sous les ordres du capitaine Polain, qui devait, selon le désir du sultan, témoigner de sa conduite et opérer la remise de l'armée navale de Turquie. Polain était revêtu, dans la circonstance, du titre d'ambassadeur près la Porte ottomane. Grâce à sa surveillance, les côtes de Ligurie que François Ier tenait à ménager et les États de l'Église, échappèrent, comme précédemment, aux excès et aux ravages des musulmans. Mais, en raison de l'état de guerre où l'on était avec l'empereur et ses adhérents, il n'en fut pas de même des côtes de Toscane et de celles du royaume de Naples : l'île d'Elbe, celle de Ciglio, Piombino, Telamone et Porto-Ercole furent ruinées par le fer et le feu. Rien que depuis l'île de Procida à celle de Lipari qui fut totalement dépeuplée, Barberousse enleva plus de huit mille personnes pour les traîner en esclavage. Le capitaine Polain n'avait à faire valoir pour sauver ces pays, ennemis de son maître, que des motifs de pitié et de sympathie de religion qui touchaient peu le cœur du vieux corsaire, jaloux de signaler son retour, comme il avait fait son arrivée, par la terreur de son nom. Après avoir opéré la remise de la flotte ottomane à Soliman II, qui le reçut avec les plus grands égards et de nouveaux témoignages de sa satisfaction, le capitaine Polain cingla de Constantinople, le 19 octobre de la même année 1544, avec ses cinq galères, débarqua à Marseille sans fâcheuse rencontre et alla rendre compte à François Ier, qui se tenait à Arques en Normandie, du résultat de sa dernière ambassade. Il trouva que la crainte de voir revenir Barberousse avec sa flotte avait singulièrement acheminé les choses vers la paix; elle fut définitivement conclue le 18 septembre suivant.
Cependant l'éclat que plusieurs missions si étonnamment accomplies avaient jeté sur le capitaine Polain, et les talents imprévus que ce digne fils de ses œuvres venait de déployer comme marin, tout en excitant l'envie, interdisaient au roi de ne point sortir pour un tel homme des exigences du préjugé nobiliaire, et de ne pas élever aux dignités et aux honneurs celui qui, dans un rang si vulgaire, avait su lui rendre les plus éminents services. Déjà lors de son commandement de fait de l'escadre sur laquelle le comte d'Enghien était, avec le titre passager et même contesté par plusieurs autorités, de capitaine-général, on l'avait élevé, par lettres du 9 mars 1543, au grade de lieutenant-général de l'armée de mer du Levant. Vers le même temps, on l'avait créé chevalier de l'ordre de Saint-Michel, qui à cette époque était l'ordre du roi ; François Ier l'avait aussi nommé capitaine de cent hommes d'armes, capitaine de Château-Dauphin, et son conseiller et son chambellan ordinaire. D'autre part, le comte de Grignan, Louis des Adhémars ou des Aymars de Monteil, gouverneur de Provence, s'étant pris pour lui d'une amitié et d'une admiration aussi grandes que méritées, lui avait donné, par acte du 28 juillet 1543, à titre d'héritier d'adoption, la seigneurie des Aymars et la baronnie de la Garde, de laquelle Polain était parti valet de régiment et où il revenait haut et puissant seigneur. Au titre de baron de la Garde, il ajouta plus tard celui de marquis de Bregançon en Provence. Mais l'armée, mais le peuple continuèrent à l'appeler le capitaine Polain, nom sous lequel avait commencé sa célébrité. Enfin au moment de son dernier départ pour Constantinople, Antoine Escalin, dit le Pouling, chevalier, conseiller et chambellan ordinaire du roi, avait reçu de François Ier, à cause de ses sens, prudence, vertu, vaillance, bonne conduite, expérience au fait de la marine, de la guerre et des armes, loyauté et grande diligence, des lettres patentes, en date du 23 avril 1544, qui l'investissaient des titres et charge de chef et capitaine-général de son armée de mer de Levant, aussi bien pour les vaisseaux ronds que pour les galères dont pouvait se composer cette armée. L'illustre parvenu succédait ainsi, selon la majorité des auteurs, à un La Rochefoucauld; ou, selon quelques autres, à un prince de la maison des Bourbons, en admettant que le comte d'Enghien, oncle de Henri IV, ait eu l'investiture de la charge et du titre de capitaine-général des galères de France. Il n'était guère possible à Polain d'aspirer à monter plus haut; sa juste ambition avait lieu d'être satisfaite. C'est ce moment-là même que la fortune choisit, selon son habitude, pour lui faire sentir ses rigueurs. On va voir à quel propos, et par quel jeu bizarre, qui est bien de ses traits, elle se plut à faire succéder, par intermittence, à l'égard de celui qu'elle avait jusqu'ici favorisé sans relâche, la persécution au triomphe, le triomphe à la persécution. Mais il faut auparavant et pour un moment rentrer dans l'histoire générale.
La guerre que François Ier avait terminée avec Charles-Quint durait encore avec Henri VIII, roi d'Angleterre, qui avait mis à profit les embarras de la France du côté de la Méditerranée, pour l'attaquer par l'Océan. Dans le but d'étendre le domaine de Calais que ses prédécesseurs, à compter d'Édouard III, lui avaient transmis, et peut-être de renouveler de vieilles prétentions sur la couronne de France en général, ce prince s'était emparé de Boulogne-sur-Mer. François Ier résolut non seulement de lui reprendre cette place, mais encore d'envoyer une flotte imposante, avec des troupes de débarquement, sur les côtes d'Angleterre.
Claude d'Annebaut, amiral de France, fut appelé au commandement suprême de l'armée navale de l'Océan, à laquelle devaient venir se joindre les galères de la Méditerranée. Quoi qu'en ait pu dire le maréchal de Vielleville et ceux qui ont basé leur propre opinion sur la sienne, d'Annebaut, d'après le témoignage de presque tous ses contemporains, d'après celui de l'impartiale postérité, était un homme d'un grand sens, d'un jugement excellent et d'une prudence consommée, qualités auxquelles il joignait la plus rare probité, le sentiment le plus parfait du devoir, un désir sincère de remplir avec honneur et conscience les obligations militaires de sa charge, et une telle estime pour la marine, que mis en demeure au commencement du règne suivant d'opter entre la dignité d'amiral et celle de maréchal de France, il n'hésita pas à préférer la première. Peut-être même est-ce là le secret du dédain qu'affecte en toute occasion, dans ses Mémoires, le maréchal de Vielleville pour d'Annebaut. Volontiers on le croirait à voir comme ce dédain ressemble à du dépit, et comme Vielleville s'est longuement complu à faire ressortir la supériorité que, selon lui et contrairement à l'opinion des rois eux-mêmes, le maréchalat avait sur l'amirauté. À l'appui de cette manière devoir et pour diminuer l'importance de la charge d'amiral de France, Vielleville rapporte qu'une certaine fois, d'Annebaut, ayant passé le détroit de Gibraltar, avec cinquante à soixante voiles, et ayant ordonné au capitaine Polain de venir se joindre à lui avec sept à huit galères pour aller combattre les corsaires barbaresques, reçut pour réponse que ses pouvoirs d'amiral expiraient au détroit et qu'on n'avait point à s'occuper de ses ordres dans la Méditerranée; il ajoute que d'Annebaut ayant insisté, et menacé le capitaine Polain de lui faire connaître, par une sévère leçon, ce qu'étaient les pouvoirs d'un amiral de France, Polain repartit que s'il s'approchait davantage du port de Marseille, il le coulerait bas lui et tous ses vaisseaux; qu'alors d'Annebaut se retira avec sa courte honte, ce dont le roi François Ier, à qui il s'en plaignit, ne fit que rire. Il faut reconnaître tout d'abord que la menace du général des galères de France n'est pas plus probable que le rire d'un roi aussi absolu que François Ier dans cette occasion. Quel n'eût pas été le sort du capitaine Polain, s'il se fût seulement permis cette menace de détruire la flotte de son maître, la flotte de son pays? Évidemment, plus on y réfléchit, l'anecdote est d'invention. Les rapports cordiaux qu'eurent ensemble, vers le même temps, Polain et d'Annebaut, suffiraient d'ailleurs à le prouver, d'Annebaut ayant lui-même sollicité l'assistance d'hommes de mer d'une expérience et d'un talent généralement reconnus, il lui fut adjoint, outre le vice-amiral de la Mailleraie, le capitaine Polain et sous le commandement de celui-ci, l'habile Léon Strozzi, prieur de Capoue, qui reçurent ordre de faire passer vingt-cinq galères de la Méditerranée dans l'Océan. C'était sans doute le parti que, sous le règne précédent, Prégent de Bidoux avait su tirer de cinq ou six de ces bâtiments de bas bord contre les Anglais, qui inspirait l'idée d'en risquer aujourd'hui un nombre beaucoup plus considérable jusque dans les eaux houleuses de la Manche.
Le capitaine Polain, se souvenant des leçons qu'il avait prises en Italie, particulièrement à Venise, se fit dans ces circonstances ingénieur naval. En même temps qu'il ordonnait la réparation des anciennes galères, il présidait lui-même à la construction des nouvelles. L'ingénieur improvisé n'eut pas plutôt tourné de ce côté son active imagination, qu'il sortit par ses hardis calculs des voies de la routine : voulant étendre l'importance de la famille de bâtiments qu'il commandait plus particulièrement et la rendre plus propre à entrer en lutte avec les vaisseaux de haut bord, il donna aux galères plus de force et de solidité, tout en ajoutant à l'agilité de leurs mouvements. Il prit un soin particulier de sa réale ou galère-amiral, qu'il arma à cinq rameurs par banc, ce qu'on n'avait point encore vu en France et ce qui était très-rare partout ailleurs, le célèbre André Doria lui-même n'ayant fait construire naguère, pour recevoir l'empereur Charles-Quint, qu'une galère à quatre rameurs par banc. La réale du capitaine Polain, qui servit presque aussitôt de modèle pour toutes les autres galères, était d'une si bonne construction qu'elle dura plus de trente ans en service continuel, malgré les accidents que de moins adroits que son premier maître lui firent éprouver. A cette époque, qui était celle des Jacques Cartier, des Roberval, des Parmentier, du fameux armateur Ango, et d'une foule d'audacieux patrons de navires français, dont les lointaines et périlleuses entreprises sont restées immortelles, les bons matelots, quoi qu'en aient pu dire sans examen quelques auteurs, ne manquaient pas en France ; au contraire ils y abondaient. Ce ne fut donc point sur la disette de ceux-ci que le capitaine Polain appela l'attention du roi et des parlements : mais sur celle des hommes qui devaient composer la chiourme. Dès le 8 janvier 1544, François Ier, à sa demande, avait ordonné au parlement d'Aix et à tous les justiciers de Provence de livrer au service des galères les individus susceptibles de condamnation à mort, à l'exception des hérésiarques et des criminels de lèse-majesté. Le capitaine Polain s'en servit pour l'armement et l'exercice des nouvelles galères qui exigeaient un plus grand nombre d'hommes que les précédentes. Quand ses bâtiments furent réparés ou construits, et quand il en eut complété l'armement, l'ingénieur et ordonnateur redevint amiral : en attendant le départ, il exerça sa flotte à des manœuvres; il fit progresser les anciennes et en inventa de nouvelles ; il enseigna l'art de combattre sans confusion et non plus seulement à l'abordage, mais en se divisant par escadres toujours prêtes à s'appuyer l'une l'autre.
Telles étaient les occupations du capitaine Polain, lorsqu'il reçut l'ordre fatal et auquel n'étaient certainement pas étrangers les jaloux de sa gloire, d'aller avec un corps de cavalerie prêter main-forte à Jean Minier, seigneur d'Opède, premier président au parlement d'Aix, contre les religionnaires connus sous le nom de Vaudois. Les succès éclatants et jusqu'alors inouïs que Polain avait obtenus à Constantinople, ses relations avec Barberousse, le grand commandement qu'il avait exercé, à l'étonnement général, sur la flotte musulmane, les récits brillants qu'il faisait de l'Orient avaient inspiré aux ennemis de sa fortune de répandre le bruit qu'il était peu fidèle à la loi chrétienne, et qu'il était secrètement initié à celle des mahométans. Ce fut sous le prétexte de lui faire donner un démenti à cette sourde calomnie, que les mêmes hommes qui l'avaient répandue le pressèrent de se jeter avec ardeur dans une croisade d'un nouveau genre, et de noyer ses souvenirs musulmans dans le sang des chrétiens hérétiques. Plusieurs auteurs ont écrit qu'il se laissa entraîner avec une sorte de fanatisme à ces perfides suggestions, et que c'est en grande partie sur lui que doit retomber le sang des infortunés Vaudois massacrés à Mérindol, à Cabrières et dans divers autres endroits de la Provence; mais, en examinant d'une part que le premier président d'Opède, le président François de Lafon, les conseillers Honoré de Tributiis et Bernard Badet, et l'avocat général Guérin, la magistrature en un mot, qui avait ordonné le crime, se fit elle-même l'exécutrice de ses hautes œuvres en l'absence du gouverneur de Provence; et d'autre part que les auteurs vaudois eux-mêmes, les auteurs du temps, ne nomment pas ou nomment à peine, le baron de la Garde dans cette épouvantable exécution où il ne commandait d'ailleurs que la moindre partie des troupes, on conclut naturellement que les historiens postérieurs n'ont formé leur opinion que sur les poursuites et persécutions auxquelles fut en butte, par la suite et à ce sujet, le capitaine Polain, sacrifié en raison de l'obscurité de son origine et des jalousies suscitées par son mérite et sa fortune, à des coupables de plus haute naissance. Ce fut au mois d'avril 1545, qu'eut lieu la farouche expédition du président d'Opède contre les héritiers de la doctrine du Lyonnais Pierre Valdo, ce précurseur des Jean Hus, des Luther et des Calvin. L'incendie et la mort furent promenés sur plusieurs points de la Provence. Les villages furent impitoyablement détruits, et leurs habitants massacrés, quoiqu'ils n'opposassent aucune résistance. Cabrières fut battue à coups de canon ; et, nonobstant la capitulation acceptée pour cette ville par le capitaine Polain, le président d'Opède, que secondait dans sa rage son parent Lacoste, rompit la convention et tint à entrer par la brèche pour se donner le droit de ne rien épargner dans la place où il fit périr par le fer et le feu tout ce qu'il rencontra de monde, hommes, femmes, vieillards et enfants. La capitulation acceptée par le capitaine Polain témoigne assez de l'humanité de ses intentions ; ce ne fut pas lui, mais le monstrueux président d'Opède qui viola la parole donnée. Il faut laisser à chacun le mérite de ses œuvres.
Le capitaine Polain laissa peu après d'Opède et consorts continuer leur expédition de bourreaux, pour aller sur un théâtre plus digne de son génie et de sa valeur. On ne sait pas d'une manière bien précise, si ce fut par terre ou par mer qu'il atteignit de sa personne le Havre-de-Grâce qui était le rendez-vous général assigné pour la campagne maritime de 1545, contre l'Angleterre. Les uns disent que ce fut en faisant le chemin par terre qu'il se trouva engagé dans les atroces exécutions du président d'Opède; les autres donnent à entendre qu'il revint à Marseille, et lui laissent tout l'honneur de la conduite des vingt-cinq galères françaises de la Méditerranée dans la Manche; mais tous s'accordèrent sur ce qui se passa depuis son arrivée au Havre.
La flotte française forte de quarante-huit vaisseaux ronds, de cinquante bâtiments légers et des vingt-cinq galères du capitaine Polain, appareilla du Havre, le 6 juillet 1545, et cingla vers le canal qui sépare l'île de Wight de Portsmouth ; c'est là que se tenait sous les ordres de Jean Dudley, comte de l'Isle, l'armée navale d'Angleterre composée de soixante bâtiments seulement, mais tous très forts, très bons voiliers et très bien armés. Le capitaine Polain les alla reconnaître avec quatre de ses galères et sut échapper, par l'habileté de ses manœuvres, à quatorze d'entre eux qui vinrent pour l'envelopper. L'amiral d'Annebaut, encouragé par le général des galères, résolut d'attaquer les ennemis malgré la position formidable qu'ils occupaient. Les bâtiments de haut bord furent partagés en trois escadres et formèrent leur ligne en croissant, tandis que le capitaine Polain, assisté de Léon Strozzi et en dehors de la ligne, avait charge de se porter avec ses galères par divisions, où son coup d'œil et les circonstances le voudraient. Ce fut à ces derniers que revint presque tout l'honneur de la campagne navale de 1545. A la faveur du calme, le 19 juillet de cette année, le capitaine Polain canonna avec ses galères les vaisseaux de haut-bord des Anglais, qui étaient au mouillage ; il coula à fond la Marie-Rose, l'un des plus importants bâtiments ennemis, avec les cinq cents hommes qui le montaient. Le vaisseau amiral lui-même qui portait Jean Dudley, faillit avoir un sort semblable, et la flotte anglaise courut risque d'être entièrement perdue. Réduite à cette extrémité de s'échouer pour n'être pas prise ou engloutie, elle allait s'y résoudre, lorsque fort heureusement pour elle le vent vint à souffler, qui lui permit aussitôt de lever l'ancre et d'attaquer à son tour les Français, à l'aide de ses ramberges, bâtiments tenant le milieu entre les vaisseaux de haut bord et de bas-bord, longs et légers, à voiles et à rames, qui mirent les galères du capitaine Polain dans le plus grand danger, en les pressant du côté de la poupe où elles n'avaient point d'artillerie pour se défendre. Un mouvement parti de l'arrière-garde que commandait Léon Strozzi, fut dans cette occasion le salut des galères de France qui tournant soudain de la poupe à la proue, se remirent en ligne et firent face aux ramberges anglaises, tandis que l'amiral d'Annebaut accourait avec le gros de la flotte pour soutenir l'action et élargir, s'il était possible, le champ du combat. Alors, les Anglais firent retraite et cherchèrent un asile dans les bancs de sable qui bordaient la côte et où ils s'étaient flattés d'attirer les Français. Ceux-ci, maîtres du champ de bataille, descendirent dans l'île de Wight ; ils insultèrent de là tout à l'aise le roi Henri VIII qui était à Porstmouth, et qui n'osa appareiller avec sa flotte pour mettre obstacle à leurs courses. Ils eussent même été maîtres de se fortifier dans l'île conquise, et on leur reprocha par la suite de n'avoir point suivi dans cette ocсаsion les conseils du capitaine Polain, qui voulait qu'on s'y maintînt. Le rembarquement ayant eu lieu, et d'Annebaut ayant remis à la voile, les ennemis reprirent du cœur. Le 15 août 1545, leur flotte, renforcée jusqu'à cent vaisseaux, se disposa à attaquer celle des Français qui, affalée par un gros vent, après avoir inutilement essayé de gagner les mouillages de Boulogne, s'était vue réduite à jeter l'ancre près des côtes d'Angleterre pour donner le temps à l'amiral d'Annebaut d'appareiller et de former son ordre de bataille. Le capitaine Polain s'avança avec les galères, gagna sur les Anglais l'avantage du vent et engagea avec eux deux actions dans le même jour, dont l'une dura plus de deux heures et ne se termina qu'à la nuit. Un jeune musicien fut tué auprès de lui d'un coup de canon. Un capitaine, nommé Jean Moret, qui a écrit le récit de l'action du 15 août 1545, à laquelle il était présent, assure qu'on eut besoin dans cette rencontre de toute la valeur, de toute l'expérience, de toute l'habileté du capitaine Polain, non seulement pour amener le triomphe des galères françaises, mais même pour les sauver. Les deux affaires du 15 août se passèrent sans le concours de l'amiral d'Annebaut et des vaisseaux de haut-bord français, qui n'avaient pu rejoindre l'escadre du capitaine Polain. Le lendemain on chercha, mais vainement, les ennemis ; ils s'étaient esquivés à la faveur de la nuit, laissant les galères françaises maîtresses du champ de bataille. Grand nombre de débris et de cadavres que la vague emportait, témoignèrent de la perte considérable que les Anglais avaient faite dans la journée du 15 août 1545, dont la gloire fut toute et sans partage au capitaine Polain. La flotte de France retourna ensuite au Havre-de-Grâce, et peu après la paix fut faite entre François Ier et Henri VIII, qui s'engageait à restituer la ville de Boulogne moyennant le remboursement d'une somme qu'il prétendait lui être due.
Peu d'années s'étaient passées depuis que le capitaine Polain avait vu se terminer cette campagne si glorieuse pour lui, on pourrait même dire glorieuse pour lui seul, lorsqu'il fut accusé de complicité volontaire dans les actes horribles du président d'Opède et consorts contre les malheureux Vaudois. François Ier saisi de trop justes remords au moment où il était près de sa fin, avait chargé son fils Henri II de venger le sang de ses sujets odieusement répandu, et le nouveau monarque, l'époux de cette Catherine de Médicis qui devait souffler tant de haines religieuses et animer tant de massacres fanatiques, avait évoqué à lui la cause des Vaudois. Les envieux du capitaine Polain qui avaient préparé de loin sa disgrace, s'ils ne purent venir à bout de le faire mettre à mort, le firent pourtant destituer de sa charge de général des galères et condamner à une prison perpétuelle. C'est là une leçon et un exemple frappants pour les hommes de guerre qui se laissent entraîner trop loin dans les exécutions toujours passionnées qui accompagnent les troubles civils. Sous le coup de ces troubles on leur crie qu'ils n'ont fait qu'accomplir un devoir; mais, quand les événements ont changé de face ou quand leur dévouement, qu'auparavant on désirait aveugle, ne paraît plus utile, on les accuse d'avoir outre-passé leurs instructions et on s'efforce de rejeter sur eux tout l'odieux des exécutions politiques. Dans la circonstance le capitaine Polain, en sa qualité d'homme sorti des rangs du peuple, paya le crime de ceux qui, issus d'un sang réputé plus noble que le sien, n'avaient pu le pousser à toutes leurs sauvages extrémités. Si l'avocat général Guérin, homme de naissance peu élevée, fut pendu, le président d'Opède et d'autres personnages éminents vinrent à bout d'échapper à la justice mal éclairée du successeur de François Ier.
Le capitaine Polain supporta sa disgrâce et sa prison avec le calme et la dignité d'un homme des temps antiques ; il en profita pour se nourrir de lectures et d'études, si bien que quand les portes qui le retenaient prisonnier s'ouvrirent pour lui, au bout de trois ans, il disait en souriant qu'il avait fait son cours de philosophie et était prêt à passer maître ès-arts.
Ce fut uniquement au besoin que l'on avait de ses services qu'il dut sa liberté et peut-être la vie. La guerre venait d'éclater entre Henri II et Charles-Quint. On se ressouvint alors du négociateur de Constantinople, du vainqueur des Espagnols et des Anglais; le capitaine Polain, après avoir exigé qu'on examinât à fond son affaire, fut déclaré innocent par arrêt du 13 février 1551. On l'investit d'un commandement en Toscane; mais il ne fut pas immédiatement rétabli dans sa charge de général des galères de France, qui était passée dans la puissante maison de Lorraine. Il eut encore à se justifier de la sortie de blés hors du royaume; ses ennemis produisirent contre lui de faux témoins, parmi lesquels on découvrit quatre forçats déguisés et sauvés par lui des galères ; ses accusateurs confondus furent obligés de quitter la France. Quant à lui, il alla servir dans le Piémont, sous les ordres de Paul de Termes, depuis maréchal de France, y dirigea en réalité presque toutes les opérations et se distingua surtout dans l'attaque et la défense des places, en déployant toutes les qualités d'un ingénieur militaire, tant ses talents savaient s'approprier à tous les genres de guerre.
Enfin la voix publique qui le rappelait à la tête des armées navales et le besoin qu'on eut de son expérience maritime, le firent réintégrer dans sa dignité de général des galères. Comme il appuyait, avec quelques bâtiments seulement, les opérations de l'armée de terre en Italie, il fut rencontré par vingt-quatre gros vaisseaux de guerre espagnols, qu'il ne chercha pas à éviter malgré l'infériorité de ses forces, mais contre lesquels il employa une ruse qui ne serait plus dans nos mœurs ; on la considéra néanmoins comme de bonne guerre, surtout vis-à-vis des sujets de Charles-Quint non encore lavés de l'assassinat des ambassadeurs de François Ier. Il arbora le pavillon impérial, dépêcha un brigantin vers les Espagnols pour leur dire que l'épouse du roi de Hongrie, belle-sœur de l'empereur, était à son bord et qu'on demandait pour elle les honneurs dus à son rang. Aussitôt les bâtiments espagnols font une décharge de toute leur artillerie pour saluer la reine; le capitaine Polain ne leur donne pas le temps de recharger leurs pièces, arbore le pavillon français, fond sur ces vaisseaux avec furie, se rend maître de quinze d'entre eux, et d'un butin évalué à plus de quatre cent mille écus d'or.
Le capitaine Polain reçut ensuite l'ordre de concourir à la conquête que l'on projetait de l'île de Corse sur les Génois, et d'agir de concert avec Dragut-Rays, célèbre corsaire, devenu amiral des flottes ottomanes après la mort de Barberousse II. Le capitaine Polain alla joindre avec trente-six galères Dragut, qui se tenait dans le golfe de Lépante avec soixante bâtiments du même genre. Les deux amiraux partirent ensemble au commencement de juin 1553, et firent plusieurs descentes sur les côtes de Calabre, et dans les îles de Sicile, d'Elbe et de Pianosa. Leur apparition devant Naples força les Espagnols à lever le siège de Sienne, place dont l'occupation eût pu entraîner celle de toute l'Italie par les impériaux. Cependant, Paul de Termes avait joint les flottes combinées, avec deux mille cinq cents soldats, destinés à être débarqués, sous son commandement, dans la Corse ; il apportait au capitaine Polain la commission d'attaquer les villes de la côte, qui étaient au pouvoir des Génois, et d'engager l'armée navale des Turcs à seconder ses opérations. Dragut-Rays se rendit sur-le-champ aux désirs manifestés par le capitaine Polain, et cingla vers l'île que l'on voulait arracher au joug de la république ligurienne. Le général des galères de France débarqua, le 25 et le 26 août, les troupes de Paul de Termes. Aidées par un parti de Corses qui leur était favorable, elles s'emparèrent de Bastia, Porto-Vecchio, Ajaccio et San Fiorenzo. Pendant ce temps, les Turcs assiégeaient Bonifacio à l'extrémité méridionale de l'île ; mais le succès n'eût peut-être pas couronné leurs longs efforts, si le général des galères de France et un capitaine provençal, nommé Nas, n'avaient pas suggéré aux habitants l'idée de capituler, pour éviter les suites terribles d'une prise d'assaut par les Musulmans. Le capitaine Polain eut besoin de toute son énergie, jointe à beaucoup de diplomatie, pour empêcher l'amiral ottoman, dont presque toute la carrière avait été celle d'un écumeur de mer, de livrer la ville au pillage, nonobstant la capitulation. Au moment où la garnison sortait avec les honneurs de la guerre, il fut même obligé de s'interposer, au péril de sa vie, entre les Génois et les Turcs qu'une circonstance fortuite avait remis aux prises avec plus de rage que jamais. Dragut-Rays, immédiatement après cette affaire, déclara aux Français qu'il ne pouvait continuer d'agir de concert avec des gens qui n'entendaient pas la guerre à sa façon; il fit rembarquer ses troupes et ramena du côté de Constantinople la flotte du Grand Seigneur. Les Français abandonnés à leur peu de forces essayèrent néanmoins d'achever la conquête de la Corse. Le capitaine Polain alla bloquer Calvi avec ses galères, opéra une descente auprès de cette place et réussit à s'emparer du principal faubourg. Mais l'approche de vingt-six galères génoises et espagnoles, portant quatre mille hommes de débarquement, sous le commandement d'Augustin Spinola, et la nouvelle que ce premier corps d'armée serait bientôt suivi de toute une grande flotte aux ordres du vieil André Doria, forcèrent le capitaine Polain et de Termes, qui manquaient de troupes et de munitions , et se trouvaient comme abandonnés, à lever le siège de Calvi; ils allèrent se retrancher dans les montagnes de San-Pietro d'Accia, après avoir mis les galères de France à l'abri. Bientôt, en effet, André Doria, alors âgé de quatre-vingt-cinq ans, mais qui n'avait rien perdu de son génie, arriva avec le gros de l'armée navale de Charles-Quint. La petite garnison française de Bastia fut obligée de capituler devant lui, mais, quoiqu'elle ne se composât que de cinquante hommes, elle ne le fit du moins qu'avec tous les honneurs de la guerre. La garnison de San-Fiorenzo, commandée par le brave Jourdain des Ursins, et secondée par le capitaine Polain, opposa une longue résistance. Comme les assiégés étaient dans le plus grand dénuement de vivres et de munitions, et comme le petit corps d'armée avec lequel Paul de Termes tenait la campagne s'affaiblissait de jour en jour, le capitaine Polain se rembarqua pour aller chercher des secours en France. Il rassembla avec son activité accoutumée vingt galères et six mille soldats, avec lesquels il eût sauvé San-Fiorenzo, si une tempête qui survint au moment où il était prêt d'aborder de nouveau en Corse n'avait dispersé sa flotte. Avant qu'il eût eu le temps de la railler, la garnison française de San-Fiorenzo, qu'André Doria pressait de toutes parts et qui périssait de misère et de faim, fut enfin réduite à capituler. Le capitaine Polain, après avoir déposé presque à la vue de l'armée navale ennemie ses six mille hommes en Corse, prit sur lui d'aller renouer l'alliance offensive et défensive avec la Turquie, et d'engager l'armée navale du sultan à revenir opérer de concert avec la France. Il ne démentit point dans la circonstance sa renommée d'habile négociateur, et réussit à ramener Dragut-Rays sur les côtes d'Italie. La présence de l'amiral ottoman dans ces parages mit Charles-Quint dans la nécessité de rappeler de l'île de Corse la flotte d'André Doria. Alors, les Français reprirent l'offensive et rentrèrent dans plusieurs places. Le capitaine Polain et Paul de Termes remirent le siège devant Calvi, par terre et par mer, et ils étaient sur le point de s'en rendre maîtres quand l'infatigable André Doria survint de nouveau avec quarante quatre galères et six mille hommes de troupes, et força pour la seconde fois les Français à se retirer. Le capitaine Polain retourna en France afin d'en ramener encore des secours. Dans la traversée, il rencontra Dragut, eut avec lui une conférence et vint à bout de vaincre sa répugnance à opérer directement avec les Français dans la Corse. Il l'entraîna, lui et toute son armée navale, devant Calvi, dont le siège fut repris pour la troisième fois. Mais des dissentiments ne tardèrent pas à s'élever de nouveau entre les Français et les Turcs sur la question du pillage et sur la faculté de traîner les vaincus en esclavage, ce qu'on leur refusa d'avance et de nouveau avec la plus louable énergie. Dragut-Rays, ne comprenant rien à ces ménagements, se sépara encore une fois et pour la dernière des Français; le siège de Calvi fut par suite abandonné, et bientôt l'île de Corse tout entière fut évacuée après avoir été sur le point de devenir française. Elle l'eût été dès cette époque, si le capitaine Polain n'avait pas été abandonné avec le peu de forces qu'il possédait, et si la guerre dans le Piémont n'avait pas trop détourné l'attention d'un autre côté.
Au mois de septembre de l'année 1555, le capitaine Polain eut mission de conduire par mer dans les États romains les cardinaux de Lorraine et de Tournon, chargés d'une importante négociation avec le pape pour soustraire le royaume de Naples au joug de Charles-Quint. Les deux cardinaux n'avaient eu confiance qu'en lui pour les empêcher de tomber au pouvoir des flottes ennemies qui sillonnaient la Méditerranée. Le capitaine Polain partit de Marseille avec dix-huit galères seulement, évita les Espagnols et leurs alliés d'Italie qui le cherchaient avec des forces beaucoup plus considérables que les siennes et vint déposer heureusement les ambassadeurs d'Henri II à Civita-Vecchia. Une tempête l'assaillit à son retour et l'obligea à se réfugier à San-Fiorenzo sur les côtes septentrionales de la Corse. Là, comme il attendait que le calme revînt, il eut avis que onze vaisseaux de haut bord espagnols, chargés de transporter cinq à six mille hommes à Gènes, avaient été forcés par le même coup de vent de jeter l'ancre en une rade voisine. Aussitôt et sans avoir égard à la disproportion du nombre et aux inconvénients d'une mer houleuse pour ses galères, il cingla à toutes rames vers les Espagnols, tomba sur eux à l'improviste, attaqua de sa personne le plus fort et le mieux armé de leurs vaisseaux, le canonna, le coula bas et fit presque immédiatement essuyer le même sort à un second. De mille à quinze cents ennemis périrent dans les flots ou furent faits prisonniers. Les autres vaisseaux espagnols prirent la fuite à toutes voiles et gagnèrent la haute mer où les galères du capitaine Polain qui les poursuivaient ne purent les atteindre.
Le capitaine Polain parcourut ensuite les côtes d'Italie, et se montra avec sa flotte, à plusieurs reprises, jusque dans le golfe de Naples, où sa présence était toujours un grand objet de terreur pour les ennemis. Après la perte de la bataille continentale de Marciano, il alla recueillir, sur ses galères, les débris de l'armée française. En cette circonstance, un épais brouillard le fit tomber au milieu de la flotte d'André Doria, beaucoup plus nombreuse que la sienne. Surpris, mais non déconcerté, le capitaine Polain trouva sur-le-champ dans sa tête un moyen de se tirer de ce pas terrible. Sachant que l'armée navale des Turcs était revenue sur les côtes d'Italie, il profita de l'obscurité même pour faire croire qu'il s'était réuni à elle et qu'il avait réellement pour but de livrer bataille aux ennemis, sur lesquels il fit immédiatement feu de toute son artillerie et de sa mousqueterie. Le vieux Doria donna dans le piège, crut effectivement que les Turcs et les Français avaient combiné leurs forces pour l'attaquer, et loin de songer à faire main basse sur les galères égarées du capitaine Polain, il ne parut avoir d'autre idée que de les éviter par une prompte retraite. Le capitaine Polain, satisfait d'avoir sauvé par son sang-froid les débris de l'armée française, n'eut garde de le poursuivre ; mais il eut la gloire, après avoir couru un danger imminent, de ramener sa flotte à Marseille sans avoir perdu un seul bâtiment, ni un seul homme. André Doria, en apprenant peu après ce qu'avait fait le capitaine Polain, ne put se défendre de l'admirer et de le tenir pour un adversaire digne de lui.
La paix de Câteau-Cambresis, signée le 3 avril 1559, entre Henri II et le successeur de Charles-Quint en Espagne, rendit inutiles, pour un assez long temps, les talents du capitaine Polain. L'ingratitude des cours ne tint plus compte alors des glorieux services rendus par ce grand homme; elle eut soin, en revanche, de rappeler sa naissance obscure, ses humbles débuts, et les poursuites dont il avait été l'objet dans les affaires des Vaudois. On le dépouilla une seconde fois de sa charge de général des galères, sans même se donner la peine de couvrir cette disgrâce du moindre prétexte, et ce fut au profit d'un personnage, le marquis d'Elbeuf, qui ne connaissait pas la mer seulement pour l'avoir vue. En voyant le tort qui venait d'être fait à ce grand vieillard qui avait si bien servi la France, toutes les âmes vraiment nobles et généreuses ressentirent sa blessure, et chacun, excepté le marquis d'Elbeuf, prince de la maison de Lorraine, qui était si bien pourvu d'autre part, aurait eu grande honte, dit un auteur contemporain, de tenir la place et la dignité qu'on lui avait enlevées.
Quelques jeunes seigneurs pourtant de la cour du roi Charles IX ne rougirent pas d'insulter à la vieillesse du capitaine Polain. Un fameux duelliste d'alors, nommé La Môle, lui chercha querelle, et quand le vieillard, bouillant après l'injure comme aux plus beaux jours de sa jeunesse, se leva fier et magnifique avec ses cheveux blancs pour exiger satisfaction, le duelliste, confondu, prétexta du cordon de Saint-Michel, qui était l'ordre du roi et que portait le capitaine Polain, pour ne point se battre. Prétexte inutile toutefois, car le vaillant vieillard se dépouilla à l'instant des insignes de l'ordre, et somma son adversaire de se mettre en garde. La Môle, comprenant, quoique un peu tard, que, vainqueur ou vaincu, il n'aurait qu'à perdre dans cette rencontre, pria le capitaine Polain d'agréer ses excuses : ce que celui-ci ne fit pas toutefois sans avoir donné une sévère leçon au jeune seigneur.
Après la mort du marquis d'Elbeuf, le capitaine Polain fut encore rétabli dans sa charge de général des galères, en 1566. À cette époque, la guerre civile était sur le point d'éclater avec plus de fureur que jamais, entre les catholiques romains et les huguenots. La ville de La Rochelle devint presque indépendante, et fut le refuge et le boulevard du parti protestant dans l'ouest de la France. Le prince de Condé, Jeanne d'Albret et son fils, qui fut depuis Henri IV, l'amiral de Coligny et le comte de la Rochefoucauld, se mirent, dès l'année 1568, sous la protection des Rochellois, dont les escadres couraient les mers et revenaient sans cesse chargées des dépouilles des marchands catholiques.
À la tète des forces navales de La Rochelle et des huguenots en général, était un armateur célèbre nommé Jacques Sore, natif du village de Floques, près la ville d'Eu, à qui Jeanne d'Albret donna le titre d'amiral de Navarre. Jacques Sore s'était acquis la réputation du plus redoutable corsaire de l'Océan, par ses audacieuses expéditions contre les Espagnols; et bientôt il y joignit celle d'un des plus habiles marins et manœuvriers qu'il y eut alors. C'était à peine si la renommée du capitaine Polain éclipsait la sienne sous ce rapport. Il était impitoyable à l'égard des persécuteurs de son parti. Une fois, s'étant rendu maître d'un bâtiment espagnol qui portait un grand nombre de membres de la compagnie de Jésus, il fit mettre à mort et jeter à la mer tous les religieux. Pour mettre obstacle à ses courses, on envoya contre lui un capitaine de mer poitevin, nommé Landereau, tandis que Polain amenait de Marseille huit galères, pour opérer, avec ce dernier, dans l'Océan. Les bâtiments des catholiques vinrent jeter l'alarme jusque dans les parages voisins de La Rochelle, mais n'étant pas en force, ils durent bientôt se retirer devant l'escadre de Jacques Sore qui venait de se grossir, par surprise et perfidie, d'un vaisseau vénitien du port de huit à neuf cents tonneaux. Le capitaine Polain, qui s'était emparé de Brouage, et avait fait une tentative sur Tonnay-Charente, entreprit l'attaque de Rochefort que les huguenots possédaient aussi ; mais l'arrivée soudaine de La Noue, généralissime du parti adverse, déjoua son projet. Peu après Jacques Sore donna la chasse aux huit galères du capitaine Polain avec la flotte rochelloise composée de plusieurs gros vaisseaux et de trente-cinq chaloupes armées en guerre. Le capitaine Polain, peu accoutumé à faire retraite, même devant des forces de beaucoup supérieures à celles dont il pouvait disposer, s'arrêta plusieurs fois pour accepter le combat. Diverses actions assez vives se passèrent entre lui et Jacques Sore, sans que le succès fût décisif de part ni d'autre. Toutefois l'artillerie foudroyante du vaisseau vénitien dont Jacques Sore s'était emparé, finit par obliger les galères à chercher un asile dans la Gironde près de Royan, d'où elles pouvaient, au besoin, remonter le fleuve jusqu'à Bordeaux. Jacques Sore n'étant plus gêné dans ses mouvements, alla resserrer Brouage, qu'il reprit après huit jours de siège ; et les protestants furent maîtres de l'Aunis. Un édit de pacification survint, en 1570, qui suspendit les hostilités. Elles ne devaient pas tarder à recommencer.
Dans l'intervalle, il fut question d'un mariage entre le duc d'Anjou, depuis Henri III, et la reine Elisabeth d'Angleterre. Le capitaine Polain devait être chargé de conduire à Londres le jeune prince. Il déploya dans ses préparatifs toute la splendeur et la magnificence qui lui étaient propres : car nul homme au monde, après s'être enrichi de tant de prises maritimes, ne montra plus de libéralité, et ne sut moins thésauriser. Il fit construire sous ses yeux, tout exprès pour ce voyage, une nouvelle réale, « l'ancienne, comme dit Brantôme, n'en pouvant "plus, plus qu'un vieux cheval qui a fait de longs services." La poupe et la chambre de poupe furent tapissées et parées de velours cramois brodé d'or et d'argent. Sur une enseigne que la brise soulevait et agitait avec mollesse et grâce, on lisait, également brodés en or et en argent, des mots grecs qui signifiaient: "Bien que je sois et que j'aie été agité violemment, jamais je ne suis tombé ni n'ai changé." Et comme de vrai, remarque Brantôme, jamais n'avait fait le capitaine Polain, qui toujours s'était montré brave et loyal. Les lits, les couvertures, les oreillers, les banquettes de poupe et de chambre de poupe, étaient d'étoffe non moins riche ; étendards, flammes et banderoles flottaient, moitié velours, moitié damas et tout frangés d'or et d'argent au caprice des vents. Les forçats de la réale que le duc d'Anjou devait monter, furent vêtus d'habits de velours cramoisi en parfaite harmonie avec la richesse des teintures et des divers ornements de cette merveilleuse galère. Les autres bâtiments qui devaient composer l'escadre d'honneur, furent aussi parés avec un soin magnifique; et les dépenses toutes personnelles que fit le capitaine Polain pour recevoir son auguste passager, ne s'élevèrent pas à moins de vingt mille écus du temps. Toutefois, le projet de mariage entre le duc d'Anjou et Elisabeth, qui n'était au fond qu'un leurre réciproque, s'en alla en fumée, et le capitaine Polain en fut pour ses dépenses. Brantôme raconte que quelquefois ce grand homme se servit des richesses qu'il avait déployées à bord de cette inutile escadre d'honneur, pour parer sa chambre de poupe, "et que lui, indigne, il s'est couché et a dormi dans ces beaux lits où il faisait très bon."
Cependant la guerre était sur le point de se renouveler entre les catholiques et les protestants. Le capitaine Polain et Philippe Strozzi faisaient à Brouage un grand armement naval, que l'on disait destiné pour les Indes occidentales, mais qui, dans les projets de la cour, avait pour but de bloquer La Rochelle. Au moment même où il s'exécutait, en 1572, eut lieu le massacre de la Saint-Barthélemy. Les Rochellois envoyèrent des députés à Brouage pour se plaindre de l'armement, Le capitaine Polain essaya, mais inutilement, de les rassurer. Depuis l'affaire des Vaudois, les protestants l'avaient en haine, et, se rappelant la trompeuse capitulation de Cabrières, des suites de laquelle il n'était pourtant pas responsable, ils l'accusaient de fourberie. Le capitaine Polain se rendit à Paris dans le but très sérieux de proposer de nouveaux moyens d'accommodement entre la cour et les Rochellois ; mais les préventions que ces derniers avaient contre lui, contribuèrent à l'empêcher d'atteindre le but pacifique qu'il avait en vue.
La Rochelle fut bloquée par terre et par mer. Le capitaine Polain vint mouiller dans la rade avec cinq galères et trois bâtiments de haut-bord, tandis que vingt-deux pataches croisaient continuellement aux environs. Polain enleva aux Rochellois le vaisseau vénitien dont Jacques Sore avait tiré précédemment un si grand parti; il l'échoua à l'embouchure du havre de La Rochelle, après l'avoir percé à jour et chargé de cailloux et de sable ; rendu ainsi massif et solide, ce bâtiment devint au milieu des eaux une espèce de boulevard que l'on appela le fort l'Aiguille. Les Rochellois, prévoyant que le canon de ce boulevard battrait leur port, résolurent de le détruire la nuit suivante. Hommes, femmes, enfants, tous portant de la paille, du bois et d'autres matières combustibles, s'avancèrent vers le fort l'Aiguille durant la basse marée ; mais ce fut inutilement : l'humidité et la vase le défendirent de l'activité des flammes, et le court espace de temps qui se passa entre le flux et le reflux, ne permit pas de pousser plus loin l'exécution. Le capitaine Polain obligea les Rochellois à se retirer avec perte. Le fort l'Aiguille n'empêchant pas entièrement l'entrée et la sortie des navires huguenots, il fit travailler à une estacade, dans laquelle on peut trouver le principe de la fameuse digue que jeta Richelieu lors d'un siège plus mémorable encore sous le règne de Louis XIII. Le capitaine Polain employa à son opération nombre de bâtiments, qui furent rangés à droite et à gauche et coulés à fond. Les intervalles qui les séparaient furent fermés par des poutres flottantes qui s'élevaient et s'abaissaient, se prêtant ainsi au mouvement de la marée. L'estacade n'eut qu'une petite ouverture pour laisser aux assiégeants la liberté du passage, et l'on flanqua les deux extrémités de deux forts. Bientôt le blocus allait se transformer en siège. Le duc d'Anjou arriva au camp le 12 février 1573. Les Rochellois commençaient à manquer de vivres et de munitions. Personne du dehors n'osait se hasarder à traverser l'estacade du capitaine Polain pour venir ravitailler les assiégés, quand un matelot nommé Miran, homme aussi brave qu'entreprenant, à qui les Rochellois venaient de donner le commandement de deux petits navires armés en guerre, se rendit maître de quatre bâtiments catholiques qui portaient des vivres et des munitions, trompa la vigilance des croiseurs, durant la nuit du 15 au 16 février, entra à pleines voiles dans la rade, passa au milieu de la flotte catholique, força les barrières, essuya le feu du bâtiment échoué, et se jeta dans le port sans perdre un seul homme. Le duc d'Anjou, furieux de cette mésaventure, accusa de négligence le capitaine Polain.
En vain, celui-ci apporta-t-il pour raison le petit nombre de bâtiments qu'on lui avait donnés pour établir sa surveillance sur une vaste échelle ; en vain prouva t-il que ses matelots étaient en secret de connivence avec les Rochellois. Sans avoir d'égards pour sa carrière si bien remplie, pour sa gloire, l'une des plus grandes qui fût alors, le duc d'Anjou lui infligea les arrêts en présence de toute l'armée. Les murmures des soldats joints à l'impossibilité de se passer des services du capitaine Polain, ne permirent pas au duc d'Anjou de prolonger cette iniquité. L'illustre captif fut remis presque aussitôt en liberté, et on l'opposa à Gabriel de Montgommery, qui parut devant La Rochelle, en avril 1573, avec une flotte de cinquante-trois bâtiments, ramassée en Angleterre, et dont les équipages étaient composés de pirates et de brigands de toutes nations. Jacques Sore servait sur cette flotte en qualité de lieutenant-général. Malgré le concours de cet habile marin, Montgommery n'osa attaquer la petite armée navale du capitaine Polain qui paralysa tous ses efforts jusqu'à la première reddition de La Rochelle, laquelle eut lieu dans la même année 1573, à des conditions qui sauvegardaient les privilèges et la religion des habitants.
À la suite de cet événement et tandis que Jacques Sore se retirait dans son village de Floques pour y finir ses jours, le capitaine Polain, las des grandeurs et des injustices des cours, ensevelissait aussi la fin de son illustre carrière dans le lieu qui l'avait vu naître, heureux de prodiguer sur ce théâtre modeste les restes de sa fortune aux indigents et de surveiller l'éducation de ses deux enfants. Cependant le défaut d'activité, après une vie si agitée, le rendit hydropique. Il avait alors plus de quatre-vingts ans. Peu de jours avant sa mort, il refusa à Catherine de Médicis de se dépouiller de sa dignité de général des galères contre une somme de cent mille écus. Quand il sentit sa fin approcher, il se fit lever, se plaça sur son siège seigneurial, et, tirant son épée, il dit : que toujours il avait vécu dans le service militaire et qu'il aurait souhaité de tout son cœur de mourir les armes à la main pour son Dieu et pour son roi. Et comme il disait, il expira. Longtemps encore après, comme le remarque Brantôme, il sembla que les flots bruissaient du nom et des exploits du capitaine Polain. Tel fut ce grand homme, bienfait pour servir de modèle aux personnes de notre époque qui suivent la route dans laquelle il s'illustra le plus : car il réunissait en lui les deux qualités principales que semble demander aujourd'hui le service naval, à savoir : celle du marin et celle du diplomate.