(1555 - 1560) France Antarctique

Précédents

Le 6 janvier 1504, le navigateur Binot Paulmier de Gonneville qui s'est lié avec des marins portugais accoste probablement sans le vouloir au Brésil, sur la côte de l'île de São Francisco do Sul au débouché de la baie de Babitonga, ou à l'embouchure du rio Francisco de Sul, où il passe six mois en radoub. Le 3 juillet, il repart pour la France avec Essomeric, ou Essemeric, le fils du chef de la tribu des Carijós2. À sa suite, différents commerçants, notamment normands, s'y installent à titre privé et se font aider de l'équivalent des truchements, marins abandonnés au sein des tribus pour servir d’interprètes et organiser la coupe du bois entre deux voyages3.

Le roi François Ier n'acceptant pas le traité de Tordesillas qui faisait tomber le Brésil sous souveraineté portugaise, il décida de s’implanter au Brésil et y envoya la première expédition officielle : le navigateur Verrazano y mena plusieurs expéditions à partir de 1523. Durant l'été 1554, le commandeur de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem Nicolas Durand de Villegagnon visita secrètement la région du Cabo Frio, sur la côte brésilienne, où ses compatriotes protestants avaient pris l'habitude de se réfugier. Là-bas, il obtint d'utiles renseignements auprès des Indiens Tamoios, s'informant des habitudes des Portugais sur ce littoral, et récoltant les données nécessaires à une future expédition en vue de fonder un établissement colonial. Le site choisi se situait à environ deux cents kilomètres à l'ouest : la baie de Guanabara4.

Le projet était de transformer cette zone en une puissante base militaire et navale, depuis laquelle la Couronne française pourrait tenter de contrôler le commerce avec les Indes occidentales. Bien qu’il n'ait pas eu l'occasion de visiter cette zone, il était bien documenté à son sujet, il savait que les Portugais craignaient les Indiens Tupinambas, qui y étaient installés. À cette occasion, Villegagnon établit de bonnes relations avec les deux peuples présents (Tamoios et Tupinambas), recueillant des informations importantes et emportant de nombreuses marchandises qu'il vend à son retour en France.

De retour à la Cour, après quatre heures de discussion, il convainc Diane de Poitiers des avantages de disposer d'une colonie permanente sur la côte du Brésil.

À la fin de 1554, le souverain français Henri II remit au vice-amiral de Villegagnon 10 000 livres tournois5 pour « certaine entreprise que ne voullons estre cy aultrement speciffiée ne declairée » et ordonna la préparation de cette expédition secrète à son principal ministre, Gaspard de Coligny (qui était encore catholique à cette époque). Le commandement en fut confié à Villegagnon. Bien que la dotation de l'expédition fût modeste (dix mille livres tournois), les armateurs de Dieppe (où était basé Jean Ango, armateur qui connaissait la côte brésilienne), décidèrent d'investir dans l'expédition. En raison du manque de volontaires, Villegagnon parcourut les prisons du nord de la France, promettant la liberté à ceux qui se joindraient à lui4.

Pour ne pas éveiller l'attention de l'ambassadeur de Portugal en France, Villegagnon fit courir la rumeur que l'expédition était à destination de la côte de la Guinée.

L'expédition de Villegagnon

Le voyage

Les Singularitez de la France antarctique — Wikipédia
L'expédition qui partit du Havre6 le 14 août 1555 était composée de deux navires principaux et d'un autre plus petit destiné au ravitaillement, dans lesquels s'entassaient près de six cents personnes. Le capitaine de navire de cette expédition était Nicolas Barré. Villegagnon était accompagné par son adjoint, son propre neveu, Legendre de Boissy, seigneur de Bois-le-Comte. L'expédition était protégée par une petite garde personnelle composée d'Écossais. L'expédition comprenait en outre un Indien Tabajara, en qualité d'interprète, que son épouse accompagnait. André Thevet prit aussi part à l'expédition, et laissa un récit des premiers moments de l'établissement colonial dans un ouvrage qui est avant tout une description de l'environnement et des populations du Brésil : Les Singularitez de la France antarctique. Il retourna en France le 14 février 1556 pour raisons de santé, et devint par la suite le principal cosmographe du roi Charles IX.

Parmi les passagers, le capitaine de navire, Nicolas Barré, un ancien pilote, qui laissa également un récit de l'expédition (Discours de Nicolas Barré sur la navigation du Chevalier de Villegagnon en Amérique, Paris, Le Jeune, 1558), et deux bénédictins connaissant la botanique, qui créèrent la première école catholique de la région de Guanabara.

L'objectif de l'expédition était d'installer un noyau de colons pour prendre en charge le commerce avec la métropole, et de jouer un rôle d'intermédiaire dans le commerce maritime avec les Indes.

Après avoir été repoussés des Îles Canaries par l'artillerie et la garnison espagnole de Tenerife, ils atteignirent la côte brésilienne, près de Armação dos Búzios, le 10 novembre 1555. Le 15 novembre, l'expédition toucha terre dans la baie de Guanabara, près de l'actuelle Rio de Janeiro7.

Établissement dans la baie de Guanabara

Une fois en possession de l'île de Serigipe (ou île Villegagnon) située dans la baie de Guanabara, choisie pour être le lieu de défense de l'Établissement, les colons y débarquèrent, et bâtirent le fort Coligny8,4.

Des logements en terre furent construits. Les hommes, armes, munitions et outils furent débarqués. Malgré les difficultés de la main d'œuvre européenne, une fortification fut construite en trois mois, avec l'aide des Indigènes. Le Fort Coligny disposait de cinq batteries pointées vers la mer. Après quelques mois, cependant, la main d'œuvre indigène se fatigua des présents qu'elle recevait, ainsi que de l'excès de travail, sachant que les Français évitaient les tâches les plus lourdes.

Les difficultés

Après quelques mois, comprenant la précarité de sa situation, il sollicita du souverain l'envoi de trois à quatre mille soldats professionnels et de centaines de femmes à marier sur place, et d'ouvriers spécialisés.

Le 14 février 1556, deux jours après le départ de Bois-le-Comte et d'André Thevet pour la France, se produisit la première révolte de la France antarctique. Trente conjurés, ayant pour chef un interprète normand qui avait été contraint de se marier avec une indigène, planifièrent l'assassinat de Villegagnon, qui était défendu par à peine huit gardes écossais.

Ils pensèrent pouvoir compter sur un des gardes, insatisfait de sa situation, en lui promettant une forte somme d'argent. Cependant, le garde ne leur fit pas confiance et prévint Nicolas Barré. La conspiration dénoncée fut sévèrement réprimée. Le chef s'évada, deux conspirateurs furent jugés par le Conseil de la colonie et pendus, les autres recevant des peines moindres.

Villegagnon exigea le mariage devant notaire des Français avec les femmes indigènes avec lesquelles ils entretenaient des relations. De nombreux Français s'échappèrent et allèrent vivre en forêt avec les Indiens. Certains furent mariés de force, d'autres se rebellèrent et furent punis et même menacés de mort.

La discipline devenant un problème évident, le mécontentement allait croissant parmi les colons. De nombreux profitaient du passage de navires de commerce pour retourner en France. Villegagnon était encore en conflit avec ses alliés Tupinambás au sujet de l'anthropophagie que ces derniers pratiquaient4.

Selon la lettre de Villegagnon au duc de Guise, six cents français vivaient dans la colonie. Le commerce français avec la baie de Guanabara, à l'époque, se développait déjà régulièrement.

Le refuge huguenot

Entretemps, le protestantisme se développait en France. Comme de nombreux gentilshommes de son époque, Villegagnon s'intéressait de plus en plus aux idées religieuses nouvelles. C'est ce qui le poussa à demander à Calvin l'envoi de pasteurs pour la colonie. Humaniste, il aurait eu pour projet de fonder au Brésil un refuge pour les protestants pourchassés en France4.

Une nouvelle expédition fut alors mise sur pied par un noble calviniste, Philippe de Corguilleray, avec à son bord deux pasteurs, Pierre Richer, âgé d'une cinquantaine d'années, et Guillaume Chartier, jeune étudiant de théologie de Genève. Outre ces deux, faisaient partie de l'expédition le cordonnier Jean de Léry – qui fera plus tard un récit de son voyage – et neuf autres personnes. L'expédition fut financée par Coligny et Villegagnon, et prit le départ le 19 novembre 1556. L'expédition transportait près de trois cents personnes, dont cinq jeunes filles qui devaient se marier au Brésil. Les trois navires, commandés par Bois-le-Comte, ne purent se ravitailler aux Canaries, et obtinrent les vivres nécessaires en prenant d'assaut des navires espagnols et portugais. L'eau et la nourriture furent rationnées. Le voyage fut marquée par une certaine indiscipline des passagers. Après un court séjour à Cabo Frio le 26 février 1557, l'expédition arrive à Guanabara le 7 mars 1557.

Bien que déçu par la teneur de ce renfort, Villegagnon accueille les nouveaux venus avec affabilité. Cependant, dans une lettre à Calvin du 31 mars, il expose ses difficultés. Villegagnon, qui ne souhaite pas rompre avec le catholicisme, constate sa méprise et entre très vite en conflit sur le plan théologique avec les pasteurs envoyés. À cette époque, les tensions religieuses s'intensifiaient en France ; comme beaucoup d'hommes intéressés par la Réforme, Villegagnon se heurte à la théologie calviniste. Il ferait partie des moyenneurs, ceux qui sont entre deux chaires9. Le débat s'envenime et Villegagnon contraint les calvinistes qu'il considère désormais comme des hérétiques, à aller vivre sur la terre ferme, auprès des indigènes Tupinikin.

Quand les pasteurs calvinistes retournèrent en France au début de l'année 1558, Villegagnon disposait seulement de 80 hommes, Écossais et Français. En 1559, ayant à faire face à des accusations, Villegagnon retourna en France pour se justifier. Il laissa son neveu, Bois-le-Comte, à la tête de la colonie.

L'expédition de 1560

Au milieu de l'année 1557 Jean III du Portugal mourut et son épouse, Catherine de Castille, assura la régence au nom de l'héritier au trône, le nouveau-né Sébastien Ier. En l'absence de Villegagnon, en 1559, le troisième gouverneur général du Brésil, Mem de Sá (1558-1572), reçut à Salvador des informations sur la colonie de la part du transfuge Jean de Cointac. En novembre de cette même année, les renforts maritimes commandés par Bartolomeu de Vasconcelos Cunha se préparèrent à prendre Guanabara d'assaut.

Deux navires et huit embarcations de moindre importance partirent au sud. Ils firent escale dans les capitaineries d'Ilhéus, de Porto Seguro et d'Espírito Santo, où ils reçurent des renforts. Ils atteignirent Guanabra le 21 février et prirent un navire français et sa cargaison. Pendant ce temps, un contingent de renforts arriva en provenance de la Capitainerie de São Vicente. Le 15 mars vers 14 heures, Mem de Sá communiqua un ultimatum au commandant du fort Coligny.

Legendre de Boissy, seigneur de Bois-le-Comte annonça son intention de défendre la place forte. Les hostilités s'ouvrirent le même jour, dans l'après-midi. Les Portugais réussirent l'attaque de ce qu'ils appelaient « ilha das Palmeiras » et conquirent le fort au petit matin du 17 mars. Le fort fut rasé le jour même. Mem de Sá retourna à Salvador sans laisser de garnison, ne disposant pas des hommes et des vivres nécessaires.

Les colons français qui, entre-temps, avaient réussi à rejoindre le continent avec l'aide des indigènes Topinamboux, continuèrent leurs activités commerciales durant les mois qui suivirent, cette fois sur la terre ferme. Legendre de Boissy continua la résistance contre les Portugais par une guerre d'escarmouches durant encore six années. Il finit par être expulsé du Brésil en janvier 1566.